Le 19 novembre dernier, le Gouvernement a présenté la stratégie d’attractivité de notre pays pour les étudiants internationaux, afin d’accroître le nombre d’étudiants étrangers en France et renforcer le rayonnement de notre enseignement supérieur à l’étranger.

 

Si la France occupe la quatrième place mondiale des pays les plus choisis par les étudiants étrangers, elle est soumise à une concurrence intense dans un contexte où le nombre d’étudiants appelés à effectuer des mobilités est en hausse constante. Vecteur de notre diplomatie d’influence et révélateur tant des atouts que des faiblesses de notre enseignement supérieur, l’attractivité internationale doit -de l’avis de tous les acteurs concernés- faire l’objet d’un véritable plan.

 

Pour autant, la stratégie « Bienvenue en France – Choose France », présentée sans concertation préalable avec les acteurs de l’enseignement supérieur, a suscité d’importantes inquiétudes. En cause : le choix de différencier pour les étudiants extra-européens le montant des droits d’inscription à l’université, multipliés par quinze en licence et par seize en master.

Si la mise en place par le Gouvernement d’une mission de concertation a permis d’en apaiser certaines, en excluant de la mesure les doctorants initialement concernés par la hausse des droits d’inscription, bien des questions demeurent.

 

Quel signal envoyons-nous quand est créé l’équivalent d’une nouvelle taxe prise sans concertation et sans considération de revenu ou de situation sociale ?

 

Ainsi, alors qu’une Licence coûte aujourd’hui en moyenne 170 euros par an, un Master 243 euros, et un Doctorat 380 euros, les étudiants étrangers hors Union Européenne devront payer respectivement 2 770 euros pour une Licence et 3 770 euros pour un Master ou un Doctorat. Soit plus de 15 fois le montant actuel !

 

Cette multiplication par 15 des frais d’inscription va aussi à l’encontre du développement de la francophonie

 

À l’annonce de cette taxation, s’est déjà développé un sentiment d’injustice et, même, de « francophobie » dans des pays traditionnellement amis de la France.

 

Après plusieurs interventions de parlementaires de toutes sensibilités politiques, le Gouvernement a augmenté légèrement les bourses, qui concernent aujourd’hui moins de 10 % de l’effectif global des étudiants étrangers. Les doctorants ont également été exonérés de la hausse des droits d’inscription, mais c’est très loin d’être suffisant.

 

Si nous devons mieux accueillir pour attirer davantage d’étudiants, cette forte augmentation des frais de scolarité, réservée aux seuls étudiants extracommunautaires, pénalise grandement les étudiants africains qui représentent à peu près 60 % des étudiants étrangers et sont tendanciellement issus de milieux socio-économiques beaucoup moins favorisés que les autres.

 

Les risques encourus avec une telle mesure sont graves : non seulement le nombre d’étudiants étrangers en France est susceptible de chuter, en raison d’un « effet d’éviction » dénoncé par la Cour des comptes dans son rapport du 23 novembre 2018 sur les droits d’inscription dans l’enseignement supérieur, mais cela risque également d’accroître l’exclusion des étudiants internationaux pour des raisons économiques.

 

Il y a une rupture du principe d’égalité, qui aboutira à ce que seuls les étrangers les plus fortunés puissent étudier en France. Cette sélection par l’argent va à l’encontre de notre tradition républicaine et universaliste d’accueil.

 

Promouvoir la francophonie est pourtant primordial, notamment pour gagner la bataille de l’influence économique et culturelle, en diffusant notre mode de vie et nos valeurs.

 

Pour ce faire, il est important que nos Universités puissent continuer d’accueillir de nombreux étudiants étrangers. Bien souvent, ceux-ci souhaitent profiter de l’excellence de l’enseignement français, avant de retourner dans leur pays d’origine pour contribuer à leur développement. Pour beaucoup, l’école française est un ascenseur social extraordinaire, que le Gouvernement envisage de taxer de cette manière !

 

À Poitiers, de tous temps, l’université a accueilli des étudiants originaires d’Afrique francophone. De forts partenariats ont permis de diffuser dans ces pays la culture juridique, par exemple, en exportant nos règles de droit, participant ainsi à la construction de la démocratie dans ces États.

 

Le paradoxe est qu’en accueillant aujourd’hui des étudiants chinois solvables, ces derniers se retrouvent ensuite en Afrique, forts de notre langue et de notre culture, prêts à occuper la place de la France !

 

C’est une attractivité inversée, contre-productive, contraire à l’objectif affiché de faire rayonner notre diplomatie d’influence.

 

D’un point de vue économique stricto sensu, la Cour des comptes estime, dans son rapport précité, que « la différenciation des droits d’inscription pourrait permettre d’apporter entre 6 et 554 millions d’euros de financement complémentaire aux universités », estimation pour le moins aléatoire qui ne permet pas d’appuyer une politique publique sérieuse.

 

De plus, les magistrats rappellent que « le produit escompté d’une éventuelle augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers doit être comparé à l’apport de ces derniers à l’économie française ».  Cet apport est évalué -selon les sources- entre 1,7 et 7 milliards d’€.

En d’autres termes, cette hausse des frais de scolarité s’avère une fausse bonne idée, les étudiants étrangers hors UE produisant en France beaucoup plus qu’ils ne coûtent.  Puisqu’il s’agit ici de pure comptabilité, le produit de l’opération est déjà positif.

 

Pourquoi donc vouloir le taxer davantage, sinon du fait d’une motivation purement budgétaire ?

 

On se demande aussi qui a pu insuffler cette idée d’augmentation des droits d’inscription ?

 

La Commission des affaires étrangères s’est saisie en urgence de cette question dans un rapport d’information, remis la semaine dernière, alors même que le décret instituant ces droits était déjà à la signature du Premier ministre !!

 

Il y a ici une forme de contresens avec ce que le président de la République promeut depuis un an et demi.

Les travaux menés par les rapporteurs et les nombreuses auditions réalisées ont révélé la persistance d’un nombre considérable d’interrogations autour de cette stratégie. En particulier, ce plan vise-t-il à renforcer l’attractivité de l’enseignement supérieur ou à en refonder le modèle économique ?

Face aux incertitudes relatives aux conséquences de la différenciation des droits d’inscription, nous avons souhaité un moratoire d’un an, nécessaire pour mieux évaluer l’impact de cette mesure et limiter au maximum l’effet d’éviction observé dans d’autres États européens ayant fait le même choix, comme la Suède ou le Danemark.

Parallèlement, nous appelons à une mise en œuvre rapide et déterminée des mesures visant à simplifier et à améliorer concrètement l’accueil, l’accompagnement et les conditions de vie des étudiants internationaux.

 

Rappelons-nous qu’en 1914, le Parlement français avait décidé d’abolir les frais d’équivalence pour les étudiants étrangers, au nom de l’égalité de tous les étudiants devant l’Université républicaine.

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