Stimulante lecture que celle du livre que viennent de co-signer Alain Bergounioux (historien, spécialiste du socialisme, actuel président de l’Office universitaire de recherches socialistes – OURS), et Jean-François Merle, conseiller d’État honoraire : Le rocardisme, devoir d’inventaire, éd. Le Seuil, mai 2018.

Au fil des pages, on mesure combien se sont mépris – même s’il n’y avait guère d’autre choix possible au printemps 2017 – celles et ceux qui, comme moi, ont cru que l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République pouvait constituer, un an après le décès de Michel Rocard, une victoire post-mortem de ses idées et de sa méthode.

Si l’engagement sincère et très volontariste du nouveau chef de l’État en faveur de l’Europe, et son tropisme pour les questions internationales, sont indéniables et qu’il convient de les saluer, ils ne sauraient compenser tout ce qui, dans les réformes engagées depuis une année, et surtout dans la méthode utilisée pour les conduire ou les imposer, semble très éloigné de l’héritage du rocardisme.

Dans son livre Entretien publié en 2001 chez Flammarion, Michel Rocard s’inscrivait à contrecourant d’une manière très française d’intervenir dans les affaires du monde : « La France, dans l’art de traiter ses voisins, a produit Louis XIV, Napoléon Bonaparte et Charles de Gaulle. Cela fait beaucoup et ils s’en souviennent. Si l’on ajoute à cela l’ENA, on obtient une sorte de définition de l’arrogance française […]. Cette tradition d’arrogance française, cette habitude propre au Quai d’Orsay de donner des leçons aux autres est mal supportée ».

Internationaliste et européen convaincu, Michel Rocard ne concevait l’Europe politique que comme l’une des facettes d’une organisation plus globale à l’échelle de la planète.

Comme le soulignent très justement Bergounioux et Merle, « la marque du socialisme ou de la social-démocratie, dans l’action internationale, réside en effet essentiellement à ses yeux dans la progression des règles de droits et des outils de puissance publique pour juguler le libéralisme ».

Dans le domaine international (cf. les accords de Matignon signés en 1988, pour régler le conflit en Nouvelle-Calédonie, sur la base d’une méthode privilégiant la concertation et le temps nécessaire au dialogue et au compromis), comme dans de nombreux autres, le réformisme de Michel Rocard s’appuie sur une vision et une méthode très différentes – voire opposées – à celles de plus en plus à l’œuvre depuis un an ; en voici quelques illustrations concrètes :

  • l’ancien Premier ministre de F. Mitterrand incarnait la rupture avec la tradition jacobine et étatiste de la gauche française. De son manifeste, Décoloniser la province, en 1966, aux contrats de plan État-région, Michel Rocard a milité toute sa vie pour le développement local. Il n’était pas un centralisateur, et encore moins un re-centralisateur à la manière d’Emmanuel Macron, dont on ne voit pas très bien où sont les « nouveaux pactes girondins » annoncés pendant sa campagne.

 Dans Décoloniser la province, publié sous le pseudonyme de Georges Servet, Michel Rocard avait déjà dans le viseur, « une tradition politique qui, des rois aux républiques, en passant par les empereurs, gouverne à l’intérieur par ses missi dominici, ses intendants et ses préfets en étouffant les pouvoirs locaux. […] La renaissance du dynamisme régional suppose la disparition de la tutelle de l’État et du préfet » scandait, il y a plus de cinquante ans, cet énarque atypique.

Décoloniser la province annonçait déjà mai 1968, le Larzac, “Vivre et travailler au pays” », et même la démocratie participative qui peut être regardée comme l’un des héritages de l’autogestion prônée par le PSU dans les années 70. Dans cette perspective, les collectivités locales s’affirment comme des instruments de transformation de la société toute entière. Depuis un an, hormis quelques grands discours, rien ne laisse malheureusement penser que le pouvoir redonnera la main aux acteurs de proximité et aux territoires face à l’État aménageur.

  • Pour Michel Rocard, très attaché au dialogue, à la co-construction et la pédagogie dans l’action (dans la tradition du « socialisme d’éducation » de Jean Jaurès à Léon Blum), les réformes sont plus durablement assurées par le compromis que par le passage en force ; et la recherche du compromis constitue un élément d’efficacité politique.

À l’inverse du rythme effréné des transformations auquel nous assistons depuis l’été 2017 – qui fait peu de cas des corps intermédiaires, et fragilise l’équilibre entre l’exécutif et le législatif -, Michel Rocard a toujours choisi des chemins plus lents qui permettent d’éviter les rapports de force frontaux et privilégient le patient travail de concertation avec tous les acteurs concernés (cela vaut pour l’entreprise comme pour les territoires).

En disciple du philosophe et homme politique Pierre Leroux (auquel on attribue la paternité du mot « socialisme » au XIXe siècle), il n’a eu de cesse de prendre en compte l’importance des groupes sociaux et humains, situés entre l’individu et l’État, indépendants et autonomes, que sont les syndicats, les associations, etc.

Sur le papier, Emmanuel Macron semblait partager ces idées : « Les collectivités locales et leurs élus doivent jouer un rôle accru », ou encore « Les partenaires sociaux doivent disposer d’une responsabilité accrue pour pouvoir définir les conditions de travail au niveau des branches et des entreprises », et enfin « Les associations doivent prendre une place plus importante […], dans des domaines comme la santé, l’éducation, l’action sociale, l’intégration… », peut on lire dans son livre programme Révolution (chap.16).

Que reste-t-il de ces belles déclarations d’intention ?

  • Très éloigné de la monarchie républicaine, Michel Rocard n’avait rien d’un possible « président-monarque », et sa pensée comme son action ont toujours été marqué du sceau du collectif.

Dans l’entretien-testament publié par Le Point le 23 juin 2016, quelques jours avant sa mort, il n’hésitait pas à dire : « La conscience de porter une histoire collective a disparu, or elle était notre ciment. Macron comme Valls ont été formés dans un parti amputé. Ils sont loin de l’Histoire ».

Au-delà de ce rapport à l’Histoire qui peut être discuté, c’est surtout la progressive affirmation de la personnalité de l’actuel président de la République qui commence à questionner et inquiéter: Emmanuel Macron considère à l’évidence que c’est par l’autorité que l’on reconnaît le pouvoir.

Indépendamment des idéologies fort différentes à laquelle elle est liée – de Jean-Marie Le Pen (en son temps) à Jean-Luc Mélenchon (actuellement) -, l’affirmation d’un chef omniprésent, dans lequel s’incarne l’autorité, est en soi dangereuse ; surtout dans un pays qui manque singulièrement de contre-pouvoirs, et où la constitution donne plus de prérogatives au président de la République que n’en a D. Trump aux États-Unis.

Au final, c’est bien de la fragilité de notre démocratie dont il est question à travers cette comparaison entre E. Macron et M. Rocard.

Une démocratie n’est pas une entreprise, ou alors ce n’est plus ce système complexe qui repose sur la délibération et l’équilibre des pouvoirs.

Actuellement sous prétexte d’efficacité et de rupture, n’anesthésie-t-on pas d’une certaine manière le Parlement ? Et la réforme constitutionnelle qui s’annonce, ne va-t-elle pas encore renforcer ce régime présidentiel déjà tellement prédominant en France ?

Jean-Michel Clément s’est récemment exprimé sur ce sujet dans un billet proposant une comparaison très instructive entre le Bundestag allemand et notre Assemblée nationale : http://www.jeanmichelclement.com/assemblee-nationale-et-bundestag-deux-visions-de-la-representation-parlementaire/

Comme le rappellent Bergounioux et Merle à la fin de leur livre, Michel Rocard avait « la conviction qu’il n’y a pas de transformation sociale durable sans une démocratisation profonde de la société et de l’État. […] Le noyau dur du rocardisme, comme système d’idées et de pratiques, repose dans cette liaison jamais démentie entre le sérieux économique et la volonté démocratique […]. L’influence de la CFDT et un long compagnonnage avec Edmond Maire expliquent que le socialisme rocardien n’a conçu […] la raison d’être de la politique que profondément articulée avec le social ».

C’est cette dualité – que semblait traduire le « en même temps » macronien – qui n’est manifestement pas au rendez-vous un an après l’élection présidentielle.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.