Au sortir d’un été sec et chaud qui a suscité une prise de conscience de plus en plus partagée de la réalité des mutations climatiques, tous les indicateurs convergent en cet automne 2018 pour affirmer l’urgence d’une transformation rapide et profonde de nos modèles (économiques, agricoles, etc.), tout autant que de nos modes de transport et de consommation.

Le 8 octobre, le GIEC (organisme intergouvernemental créé en 1988 par deux institutions des Nations-Unies, qui regroupe 195 membres, soit la quasi-totalité des pays du monde) publiait son nouveau rapport intermédiaire qui constitue l’état des connaissances les plus avancées relatives au changement climatique : s’appuyant sur des milliers d’études, ce document nous indique que, si la hausse globale des températures venait à dépasser les +1,5°C, les conséquences seraient sévères tant pour la vie sur Terre que pour la santé de nos économies.

Or, il est d’ores et déjà probable que ce réchauffement – qui fonctionne selon une courbe dramatiquement exponentielle, et susceptible de s’emballer – atteigne ou dépasse ces 1,5°C entre 2030 et 2052, s’il se poursuit à son rythme actuel.

Or, même à +1,5°C ou à +2°C, notre monde ne sera plus du tout le même, et la gravité des impacts augmentera plus vite que les températures : au-delà de certains seuils, une élévation même minime des températures pourra générer des conséquences très préjudiciables.

Dans tous les scénarios envisagés par le GIEC, pour limiter le réchauffement climatique à

+ 1.5°C, il faut fortement (de – 45 % par rapport à leur niveau de 2010) faire décliner les émissions de CO2 et atteindre une inversion de la courbe autour de 2020-2025, pour ensuite parvenir vers 2050-2060 à une « neutralité carbone ». En d’autres termes, il faut cesser d’émettre vers l’atmosphère plus de CO2 que l’on ne peut en retirer.

Il ne nous reste donc que quelques années pour réduire durablement nos émissions, et nous devons impérativement tous nous mobiliser, car c’est la vie sur notre planète qui est désormais menacée !

Ce nécessaire recul massif d’émission exigera « une transition rapide et de grande portée en matière d’énergies, d’usage des sols, de transports, bâtiment et système industriels », nous dit le GIEC, et cela suppose un mouvement « sans précédent » dans presque tous les domaines.

On mesure combien la révolution à conduire, dans un temps réduit, est aussi culturelle !

Face à ce grand défi qui nous concerne tous et toutes, et même si nos marges de manœuvre sont d’ores et déjà limitées, il est impératif de trouver les solutions pour concilier écologie et justice sociale, ne pas creuser les inégalités territoriales, afin de susciter l’adhésion à ces changements structurels radicaux que nous devons opérer, tous ensemble, avant qu’il ne soit trop tard.

C’est la globalité de notre modèle économique, environnemental et social hérité des Trente Glorieuses, qu’il convient de réviser dans l’urgence. Depuis plus de quarante ans, des scientifiques nous alertent pourtant, rappelant que les énergies fossiles peu chères ne sont pas éternelles et que nous devons préparer nos sociétés à une mutation profonde en repensant nos politiques d’infrastructures et d’aménagement, en adaptant notre arsenal fiscal de façon à encourager les pratiques les plus vertueuses et à pénaliser les plus destructrices pour la santé et l’environnement.

Aujourd’hui, c’est la hausse du prix des carburants qui cristallise les tensions, mais demain ce sera le prix des aliments, car notre modèle agro-alimentaire, comme l’ensemble de notre société, est lui aussi dépendant du pétrole.

Des alternatives existent pourtant ! Pour cela, nous devons tous ensemble coopérer avec la vie. Quelques exemples :

J’ai eu l’occasion d’assister le 30 septembre à Beaumont-Saint-Cyr, dans le nord de la circonscription, à une formidable conférence de Benoît Biteau, lors de la fête de l’association CBD (Cultivons la biodiversité / sise à Chauvigny) qui se déroulait cette année dans la ferme en polyculture bio du Clos de Montcouard, chez Monique et Jacky Dorin, qui développent également depuis 1968 un élevage bio, à taille humaine, tout à fait exemplaire.

Benoît Biteau – conseiller régional de Charente-Maritime – y a présenté comment l’autonomie alimentaire en élevage est tout à fait possible, en changeant de modèle et de pratiques agricoles. Il milite – entre autres choses – pour une réduction drastique de la production des maïs extrêmement pauvres en protéines mais fortement consommateurs d’eau, au profit de production de protéines locales (féverole, pois, lupin en culture sèche) ne mobilisant presque pas d’irrigation. Il faudrait, bien sûr pour cela, revoir les aides de la PAC qui favorisent les maïsiculteurs irrigants, au détriment des céréaliers en culture sèche, et abandonner une fois pour toutes les projets de création de « bassines » dans le département de la Vienne, tous plus aberrants les uns que les autres !

Plus intéressant encore, dans son livre Paysan résistant récemment paru chez Fayard, il invite l’agriculture à faire « (enfin !) le choix de s’attaquer franchement au changement climatique » :

« nous pouvons, nous devons, montrer que l’agriculture (qui est émettrice de 25 à 30% des gaz à effets de serre), doit non seulement s’adapter à ce changement, mais qu’elle peut aussi s’engager dans son atténuation. Mieux, elle peut inverser la tendance et devenir l’une des activités économiques permettant de le ralentir. Comment ? Tout simplement en s’affranchissant de sa dépendance au pétrole ! ». Sa démonstration (chapitre 25), est édifiante :

« Les engrais de synthèse et les pesticides qui dégradent les équilibres, les ressources, la biodiversité sauvage et la santé des consommateurs sont tous des dérivés du pétrole. Ils sont donc à l’origine d’une part importante des émissions de gaz à effet de serre dans leur processus de fabrication. (…) Juste un chiffre : pour produire un kilo d’azote de synthèse, il faut 1,5 litres de pétrole ou de gaz. (…) Il y a donc urgence à bâtir maintenant l’après-pétrole en agriculture. (…) L’agronomie permet de mobiliser des ressources inépuisables et gratuites comme la lumière, le carbone, l’azote atmosphérique, la vie des sols, la biodiversité. Autant de ressources rendues possibles par la magie de la photosynthèse qui fixe le carbone et émet de l’oxygène, et par la faculté de plantes légumineuses à développer une symbiose avec des bactéries fixant l’azote atmosphérique. (…) Ce n’est pas tout. L’agriculture peut également jouer un rôle important dans la séquestration du carbone ».

Conclusion : « En orientant le développement agricole sur cet axe-là, l’agriculture qui, aujourd’hui, est l’un des principaux problèmes du changement climatique peut en devenir l’une des plus pertinentes solutions ». De quoi stimuler et remettre du baume au cœur de nos espaces ruraux !

La Région se mobilise aussi, comme en témoigne le rapport Anticiper les changements climatiques – Pour agir dans les territoires, disponible en version synthétique ou développée sur le site de AcclimaTerra1 ; ou encore la feuille de route Agriculture, alimentation et territoires, pour une alimentation durable et locale en Nouvelle-Aquitaine, récemment présentée par Geneviève Barat, Vice-présidente, qui vise à proposer une vision consolidée des actions du Conseil régional et de l’État en faveur des circuits locaux et de l’ancrage territorial des filières alimentaires2

À l’échelon national, il est urgent d’affirmer une stratégie globale de transformation de notre société qui fera reposer l’effort sur l’ensemble des acteurs, dans le cadre d’une politique fiscale juste et transparente.

Ce n’est malheureusement pas ce que dessine l’actuelle action du gouvernement ; Nicolas Hulot l’a rappelé à la fin de l’été en démissionnant, et l’a redit cette semaine sur France 2 : pour éviter de dépasser les 1,5 degrés, il faudrait en effet mettre en place des transitions extrêmement rapides et ambitieuses dans les domaines de l’énergie, des transports, du bâtiment et de l’agriculture, reposant sur l’affirmation de vrais nouveaux modèles.

C’est la globalité de la vision qui fait défaut ! Comme le souligne pertinemment Laurent Berger, Secrétaire général de la CFDT, dans un récent entretien publié dans Le Monde : « Le chef du gouvernement veut poursuivre la transition écologique mais il ne la présente qu’en termes de fiscalité, pas d’opportunités pour l’emploi, la santé et les territoires. Cela manque de cap et de sens. La transition écologique peut aller de pair avec la justice sociale. Mais il faut répondre aux attentes en termes d’aide à la mobilité, au transport, à l’énergie ».

Même constat du côté du tout nouveau mouvement « Place Publique » créé à l’initiative de l’essayiste Raphaël Glucksmann et d’un groupe d’acteurs de terrain et de chercheurs : « Pour susciter l’adhésion populaire à une feuille de route exigeante en matière de transition écologique, on ne peut pas se contenter de donner un « signal prix » aux émissions de CO2 et de laisser chacun se débrouiller avec les conséquences de son renchérissement. (…) Alors oui, la colère gronde, et ce n’est pas uniquement celle d’une France “des clopes et de l’essence” comme l’a qualifiée un membre du gouvernement (…). Ayons l’honnêteté de sortir l’écologie de la fosse aux lions : non, ce n’est pas ce que représente la hausse de la taxe carbone et du rattrapage du prix du diesel sur l’essence, soit huit centimes par litre, qui explique la paupérisation croissante d’une part de nos concitoyens. (…) Il est grand temps d’ouvrir une nouvelle ère de protection sociale, celle d’une protection « social-écologique » pour nos concitoyens les plus pauvres, qui sont aussi les plus précaires énergétiquement. Ce nouveau contrat social doit reposer sur une fiscalité repensée, qui répartit l’effort et redistribue les richesses équitablement, qui est expliquée, concertée et transparente. (…) Sans lui, les plus modestes risquent de conserver longtemps à l’esprit que la transition écologique ne peut se faire que contre eux. Ce serait creuser encore davantage le fossé entre l’action publique et la population, poursuivre encore davantage le délitement de notre cohésion sociale, et retarder de nouveau la mise en œuvre de la transition écologique. »

On peut difficilement être plus clair !

Sylviane Sambor

1 http://www.acclimaterra.fr/rapport-page-menu/ : Anticiper les changements climatiques en Nouvelle- Aquitaine. Pour agir dans les territoires.

2 https://www.nouvelle-aquitaine.fr/toutes-actualites/agriculture-pour-alimentation-durable-en-nouvelle- aquitaine.html

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.