L’annonce d’un plan « pauvreté » a cela de vertueux qu’il constitue une occasion d’aborder un sujet dont nombre d’acteurs de la société civile se sont déjà saisis, aux côtés des pouvoirs publics : tous œuvrent à rendre la pauvreté moins violente pour celles et ceux qui en sont victimes, à défaut de la supprimer.

Les associations sont nombreuses à s’engager en ce sens, chacune sur son terrain d’intervention : UNICEF pour les enfants, ATD Quart-Monde pour les plus démunis, UNAF pour les familles, Secours Populaire ou Secours Catholique, Croix-Rouge, Droit au Logement, Restos du Cœur, … sans oublier l’action des collectivités locales avec les CCAS ou les CIAS, et bien sûr les départements en charge de la compétence « solidarité ».

À l’annonce du plan « pauvreté » toutes ont salué l’investissement mis dès le début de la vie pour enrayer le « déterminisme social ».

Le président de la République a parlé d’une génération pour éradiquer la grande pauvreté en appelant toutes les forces de la Nation à se mobiliser pour cette grande cause.

Mais les chiffres annoncés (8,5 milliards sur 4 ans) suffiront-ils à ne laisser personne au bord de la route, du chemin ou de la rue ?

Je ne le pense pas tant la société d’aujourd’hui a tendance à exclure plus vite, à toucher des personnes de tous âges et de toutes catégories sociales : jeunes, personnes âgées ou sans emploi, retraités, femmes seules, … à concerner aussi bien le milieu urbain que rural.

C’est justement dans les espaces ruraux, où le niveau de vie médian est le moins élevé, que la misère se cache plus encore, qu’il est plus difficile de contenir sa progression, et surtout de lutter contre ses causes qui engendrent aussi l’exclusion sociale.

La pauvreté rime en effet souvent avec l’exclusion sociale, plus facile à contenir en milieu urbain, ce qui explique certains transferts de population observés du rural vers les villes. Encore faut-il que cela soit possible ou ne constitue pas une nouvelle rupture pour celles et ceux qui sont contraints à quitter leur cadre de vie.

La pauvreté est souvent invisible, toujours silencieuse. On ne se revendique pas pauvre ; il y a déjà bien trop d’énergie à dépenser pour lutter au quotidien contre celle-ci.

Alors oui prenons le problème à la base dès l’apprentissage scolaire, généralisons l’accès à la cantine, accompagnons les décrocheurs, revisitons l’accès aux droits sociaux pour que ceux qui peuvent y prétendre n’en soient pas exclus faute de sollicitation ; parce qu’une chose est de connaître ses droits, une autre est de pouvoir y accéder !

Tout cela va dans le bon sens. Mais il y a un mais !

Ce plan pensé de manière verticale ne va pas jusqu’au bout de sa logique, et semble peu compatible avec une politique qui tend, en même temps, à abandonner ou fragiliser les espaces ruraux (collectivités territoriales et services publics de proximité), sans créer les conditions favorables au travail des indispensables liens et facilitateurs (acteurs sociaux, culturels, sanitaires et économiques) sans lesquels exclusion et précarité continuent de progresser, là comme ailleurs.

Une vision plus globale lui fait défaut, dont les manques sont plus criants en milieu rural :

  • les personnes âgées sont de plus en plus isolées et nombre d’entre elles sont condamnées à le rester faute de pouvoir payer une place dans un hébergement collectif, sans compter la difficulté psychologique à quitter sa maison,
  • les mêmes, et d’autres parmi les plus démunies, sont isolées par la dématérialisation des services faute d’accès à un ordinateur et à Internet qui restera définitivement un autre monde,
  • le coût de la mobilité (physique ou numérique) contribue au repli social, quand il ne devient pas un handicap définitif pour celui qui ne peut faire réparer sa voiture (le seul bien qui le relie parfois aux autres) ou répondre aux contraintes du contrôle technique ou à l’augmentation du prix des carburants. Plus qu’ailleurs, dans ces territoires, la mobilité est essentielle pour accéder à l’émancipation sociale ou professionnelle,
  • l’illettrisme – gangrène qui touche des adultes « renvoyés » vers un ailleurs où il est plus facile de cacher son handicap – est, on le sait, plus développé dans ces territoires,
  • l’absence d’emplois ou une formation inadaptée conduisent à une rupture dès l’entrée potentielle dans la vie active, avec le sentiment d’avoir suivi des études en pure perte.

Tout cela, le plan « pauvreté » qui s’attaque avant tout à l’émergence du mal, ne le traite pas, comme il n’appréhende pas la pauvreté dans toutes ses composantes. Cela nécessiterait des mesures concernant tous les domaines de la vie quotidienne, et un mode d’intervention plus global intégrant tout autant les problèmes de santé que de logement, en les coordonnant avec des dispositifs favorisant l’insertion à travers des politiques de développements territoriaux.

Faute de le faire, c’est l’exclusion qui progresse et le sentiment bien réel que les élites au pouvoir ne connaissent pas l’état de la société parce qu’elles n’ont jamais eu besoin de traverser la rue.

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