Et si (une partie de) l’avenir se trouvait dans les espaces ruraux ?

Les années 70 furent celles des utopies néo-rurales : le plateau du Larzac, l’Ardèche et d’autres territoires français virent arriver par dizaines des citadins en mal de nature qui rejetaient en bloc la société de consommation, le travail aliénant, les pollutions des villes, etc. Mai 68 était passé par là !

Comme se souvient une personne dans un documentaire diffusé en avril dernier sur France Culture[1], « ce qui reste le plus, c’est l’ouverture d’esprit. Les gens ne sont plus renfermés comme ils étaient sur leur petit monde. Les rapports humains ont énormément changé. La façon dont on accueille les émigrés maintenant, c’est une suite de 68 et ça, c’est magnifique. »

Presque 50 ans plus tard, assistons-nous à de nouveaux afflux de néoruraux dans nos campagnes ? Le sociologue et chercheur à l’INRA, Nicolas Renahy[2] répond « Non, ou alors très faibles », dans le numéro du journal Le 1 daté du 9 mai 2018.

Même si les grandes baisses de populations enregistrées à partir des années 1950 dans les espaces ruraux sont désormais quasi enrayées, et si le solde migratoire y est légèrement positif depuis les années 2000, leurs habitants demeurent plus âgés et moins qualifiés que dans les zones urbaines ou périurbaines.

Notre société semble, plus que jamais, « urbanocentrée », avec un renforcement de politiques publiques qui accroissent l’influence des métropoles et des communautés urbaines : les discours dominants ne cessent d’entériner le fait que « c’est dans les villes que cela se passe » ; combien de fois ne me suis-je pas entendu dire par des connaissances ou des amis, dans les deux ou trois dernières années, qu’il serait préférable que je quitte Chauvigny et la Vienne (où je me suis installée fin 2003) pour revenir à Bordeaux (« où tout se jouerait aujourd’hui » !).

Alors, certes, le recul des services publics (hôpitaux, centres des impôts, bureaux de poste, écoles, etc.) est plus que réel dans la ruralité, et ce phénomène ne cesse de s’accentuer, générant d’importantes inquiétudes et un légitime sentiment d’abandon. Comme le souligne Nicolas Renahy, la révision générale des politiques publiques (RGPP), initiée en 2007, est « à la base de ce processus. La systématisation des intercommunalités renforce le sentiment de dépossession ».

Et pourtant… est-il irréaliste de parier qu’une partie de l’avenir se jouera aussi dans nos campagnes ?

La lecture du dernier livre de Cyril Dion[3], Petit manuel de résistance contemporaine (éd. Actes Sud, « Domaine du possible », 2018) m’incite à miser plus que jamais sur ce défi.

Comme il le rappelle, c’est bien souvent l’imagination qui précède l’action !

Face à la montée de périls dont nos esprits peinent encore à prendre la pleine mesure (réchauffement climatique plus rapide que les prévisions les plus alarmistes – dans leurs projections en interne, les pétroliers Shell et BP ne tablent-ils pas d’ores et déjà sur une augmentation de la température moyenne de notre planète de… 5°C en 2050 ! ; accroissement des pollutions de l’air qui constituent désormais la troisième cause de mortalité en France, et provoquent dix fois plus de victimes chaque année que les accidents de la route ; etc.), les prises de conscience individuelles et collectives ne vont-elles pas, elles aussi, s’accélérer ?

Le constat et la question de bon sens qui s’imposent de plus en plus sont simples : nous n’avons qu’une vie sur cette terre ; que souhaitons-nous en faire ?

Il n’a certes jamais été facile de répondre à ce questionnement existentiel auquel les humains sont depuis toujours confrontés.

Et si une partie des réponses se trouvait dans la ruralité ?

Pour l’ancien ministre de l’Environnement, Yves Cochet, « la période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécu l’humanité en si peu de temps ».

Le 13 novembre 2017, 15364 scientifiques de 184 pays allaient dans le même sens en cosignant un manifeste appelant les dirigeants et citoyens du monde à se réveiller : « Pour éviter une misère généralisée et une perte catastrophique de biodiversité, l’humanité doit adopter une alternative plus durable écologiquement que la pratique qui est la sienne aujourd’hui […]. Il sera bientôt trop tard pour dévier de notre trajectoire vouée à l’échec. »

Même si l’arrivée de nouvelles populations dans les espaces ruraux reste encore limitée, ce mouvement est susceptible de s’intensifier sous l’effet de ces mutations sans précédent, grâce au développement du télétravail et de nouvelles formes d’économie et d’entrepreneuriat plus solidaires (agroécologie, création de coopératives et de tiers-lieux de proximité, de circuits de production et de distribution courts et locaux, etc.).

Pour cela, il faut que les politiques publiques (nationales et régionales) investissent rapidement dans les infrastructures (couverture numérique haut débit et développement de la fibre optique en zones rurales ; routes et transports en commun facilitant les déplacements) nécessaires au renforcement de ces formes d’activités innovantes, et qu’elles accompagnent et encouragent les expérimentations (cf. mon dernier billet consacré à Mont’Plateau).

Les collectivités locales ont, elles aussi, tout intérêt à faciliter l’installation et accueillir au mieux ces nouveaux habitants qui contribuent à l’économie de leurs territoires, maintiennent les classes ouvertes dans les écoles, participent au budget des communes et à leur vitalité associative…

« Nous avons devant nous dix ou quinze ans de période bénéfique, avec une jeune génération qui s’investit. Mais les pouvoirs publics doivent prendre le relais pour généraliser les expériences réussies, sinon les forces vont s’épuiser », estime Dominique Royoux, directeur du laboratoire Ruralités de l’université de Poitiers (http://ruralites.labo.univ-poitiers.fr/), dans le numéro du 1 déjà cité.

Une dernière réflexion m’incite à l’optimisme, malgré les inquiétudes croissantes que je nourris comme nombre de nos concitoyens : j’ai en effet été frappée au cours des dernières semaines par différentes émissions ou articles traitant du même sujet : À quelle vitesse voulons-nous vivre ?

Dans un livre qui fait désormais référence, paru en 2010 en version française aux éditions La Découverte, Accélération, une critique sociale du temps, le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa montre que l’accélération est le phénomène majeur de notre société moderne.

Si l’on connaît et mesure assez bien les réalités liées à l’accélération technique (celle des transports, de la communication, etc.) et l’accélération du rythme de vie, qui se manifeste par une expérience de stress et de manque de temps, on peut rêver des effets positifs pour la ruralité que pourrait engendrer une accélération des prises de conscience, du changement social et des modes de vie.

Alors, oui, soyons de plus en plus nombreux à relever ce stimulant défi !

 

[1] https://www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties/lardeche-le-temps-des-communautes-12-lutopie-neo-rurale

[2] Auteur, entre autres, de Gars du coin : enquête sur une jeunesse rurale, éd. La Découverte, 2010.

[3] Cofondateur avec Pierre Rabhi du mouvement Colibris, et coréalisateur du film Demain qui a obtenu en 2016 le César du meilleur documentaire.

 

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