De la dignité des personnes sur la place publique…

N’est-il pas symbolique et significatif que parmi les nombreuses et parfois très contradictoires doléances qu’expriment depuis plusieurs semaines les hommes et les femmes réunis sur des ronds-points – sorte de nouvelles agoras -, l’une des revendications qui revient le plus souvent est une demande de considération, d’écoute et de reconnaissance ?

N’est-il pas urgent d’entendre ce message comme un rappel de l’article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 dont on oublie trop souvent le mot-clé de la première phrase, DIGNITÉ, en ne retenant que l’expression de l’égalité en droits : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits » ?

Alors que l’on vient de célébrer le 70e anniversaire de cette Déclaration (signée le 10 décembre 1948), il convient de réaffirmer ce premier article dans l’intégralité de son sens.

Contrairement aux discours réducteurs ou démagogiques qui jettent de l’huile sur le feu pour mieux opposer une entité globalisée, essentialisée et finalement assez floue – le Peuple – aux élites, ne devrions-nous pas plutôt mettre en avant les notions d’êtres humains et de personnes inscrites dans la déclaration de 1948.

Dans son article 22, elle indique que « Toute personne, en tant que membre de la société, (…) est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité ». N’est-ce pas une large part de ce qu’exprime la crise de la société française en cette fin 2018 ?

Le 7 décembre, ce sont bien avec des personnes que nous avons dialogué, Jean-Michel Clément et moi, lors d’un temps d’échange avec des « Gilets jaunes » qui avaient demandé à être reçus et entendus à Gençay. Et ces personnes étaient loin d’être la représentation uniforme de la foule composite et polymorphe qui bloque une partie du pays depuis plusieurs semaines.

Si ces personnes nous ont dit – chacune à sa manière et avec ses mots – leur aspiration à vivre dignement, à être reconnues dans leur humanité au même titre que n’importe lequel d’entre nous, et leur désir de prendre part aux décisions qui transforment le pays, il a été tout aussi frappant – et désemparant – de mesurer leur absolue défiance à l’égard de tout mode d’organisation représentative, tout comme leur rejet radical des structures de sociabilité politique traditionnelles, celles au sujet desquelles Raphaël Glucksmann écrit,au début de son livre Les enfants du vide,qu’elles « permettaient hier encore d’appréhender l’avenir avec espoir et de donner une signification à la vie en commun ».

J’ai eu l’impression d’être face à quelques-uns de ces « enfants du vide » qui refusent tout autant syndicats, partis et autres instances médiatrices ; des personnes réfutant la nécessité de corps intermédiaires structurés pour sociabiliser les individualités et faire émerger des orientations largement partagées.

La démocratie directe, revendiquée par certains, est-elle cependant applicable au-delà de petits groupes humains (ou de microsociétés), et sans structure sociale homogène ? Les « Gilets jaunes », eux-mêmes, commencent à en faire la difficile expérience.

Dans ces conditions,comment sortir de cette impasse dangereuse, sinon par de nouvelles formes d’engagement, par plus de démocratie participative et par la réhabilitation de la politique et du syndicalisme dans leurs plus nobles sens ?

Lors de ma courte intervention publique, le 8 décembre à Civaux — aux côtés de Jean-Michel Clément et de ses invités Claire Nouvian et Raphaël Glucksmann, deux des fondateurs du mouvement PLACE PUBLIQUE – j’ai eu l’occasion de rappeler que je n’avais pas d’engagement partisan, lorsque le 16 mai 2017 j’ai répondu à l’invitation inattendue de devenir la suppléante du député de la 3ecirconscription de la Vienne.

J’ai expliqué comment, sans jamais avoir été encartée dans un parti politique, je continuais d’être taraudée – depuis les années 80 – par une inquiétude sourde face à l’atomisation de notre société, au creusement des inégalités et au délitement du lien civique. Inquiétude aussi face à la montée en puissance des nouvelles formes d’un capitalisme mondialisé et de plus en plus cognitif (avec les géants du net, ces fameux GAFAM) ; inquiétude, enfin, en considérant la fragilisation de notre démocratie et l’affaiblissement de la notion de bien commun.

Ayant passé mon enfance dans une famille où l’on rejouait le Congrès de Tours tous les dimanches, j’aspirais à une réconciliation du corps social avec l’engagement, et à une réhabilitation du mot POLITIQUE qui a toujours sonné à mes oreilles comme l’un des plus beaux de la langue française.

Je n’avais pourtant pas franchi le pas de l’adhésion à un parti, même si j’avais la conviction d’appartenir à une tradition dont je comprends aujourd’hui qu’elle est celle du socialisme républicain et associationniste d’un Pierre Leroux – philosophe, typographe et homme politique, féministe avant l’heure, ami de Victor Hugo et de George Sand, qui fut aussi l’un des inspirateurs, dès le début du XIXe siècle, de ce que l’on appelle aujourd’hui l’économie sociale et solidaire, ce Pierre Leroux dont ma maison d’édition commencera la publication de textes l’année prochaine, afin de contribuer à le faire mieux connaître ou redécouvrir.

Pendant plus de 30 ans, d’abord à Bordeaux, puis dans cette partie du Poitou, j’avais opté pour l’action culturelle, afin de favoriser l’émancipation à travers les livres et la lecture ; une forme d’engagement politique « discrète, implicite, non proclamée, car elle aspire avant tout à enraciner sa vérité dans l’humain » pour reprendre les mots d’un grand poète.

Au printemps 2017, face à certains périls, c’est l’évidence que cette forme d’engagement personnel était insuffisante qui m’a fait répondre à l’invitation de Jean-Michel Clément.

Je ne pouvais plus rester en dehors, exercer seulement(et d’une certaine manière, confortablement) mon esprit critique face au délitement des solidarités et de l’expression démocratique, et face à une sourde violence alimentée par des discours simplificateurs et démagogiques.

Très vite, nous avons cependant compris que le chemin choisi n’était pas le bon. Nous faisions fausse route, et Jean-Michel Clément a quitté le groupe majoritaire pour reprendre sa liberté de parole dès le printemps 2018.

Dans un monde de plus en plus dangereux et chaotique, il faut maintenant chercher d’autres voies, en cohérence avec nos convictions profondes, des voies susceptibles de replacer l’empathie, le souci de l’autre, du commun et la dignité des personnes, au cœur du débat et de l’action publics. D’autres voies pour sortir à court terme de la crise des Gilets jaunes, et plus encore de celles qui s’annoncent, à beaucoup plus grande échelle, liées aux conséquences du réchauffement climatique.

Alors, quand début octobre j’ai lu d’une traite Les enfants du vide de Raphaël Glucksmann et appris qu’un mouvement politique venait de naître, PLACE PUBLIQUE, j’y ai vu un possible espace de pensée et d’action, fédérateur, et susceptible de réunir une large partie du corps social.

Cette initiative peut contribuer – entre autres choses – à l’invention collective de vrais« pactes girondins », synonymes de décentralisation des pouvoirs et de co-construction du futur avec les citoyens et les corps intermédiaires dans les territoires : c’était une promesse inscrite dans le programme d’Emmanuel Macron qui a été tellement oubliée par le président de la République jusqu’à sa prise de parole du 10 décembre.

Si j’ai adhéré à PLACE PUBLIQUE, c’est avec le désir de participer – même modestement – à ce pari d’une vision et d’une ambition politiques renouvelées pour, peut-être, esquisser ensemble un horizon commun, partager du sens et reprendre le contrôle de notre destin collectif.

Ce mouvement me semble en effet animé par une double volonté : d’une part réagir à la désespérance sociale qui s’exprime aujourd’hui et répondre à un besoin démocratique dont nous avons tous conscience ; et, d’autre part, prendre prioritairement en considération le danger environnemental et climatique qui menace non pas notre planète en soi (laquelle continuera encore longtemps de tourner autour du soleil), mais simplement la vie sur Terre et l’avenir des jeunes générations.

Il ne peut s’agir que d’une vision politique globale qui réconcilie justice sociale et écologie. C’est  un projet qui s’appuie sur ce qui s’invente et fonctionne déjà dans les territoires, comme autant de signes d’un autre modèle possible, qui ne demande qu’à croître et se généraliser. Comme on peut le lire sur le site https://place-publique.eu/ : Partout en France, et bien au-delà, des millions de citoyennes et de citoyens se mobilisent déjà et prennent en charge à leur échelle les transformations vitales que nos gouvernements refusent d’assumer. Coopératives paysannes sur les circuits courts, associations se battant pour préserver les solidarités sociales ou lutter contre les discriminations qui défigurent la République, tiers-lieux réinventant l’espace public, collectifs œuvrant à un accueil digne des exilés ou s’opposant aux projets climaticides, élus locaux mettant en place la démocratie participative, ONG luttant contre l’évasion fiscale, tous essaient, à leur niveau, d’infléchir le cours des choses.

Tentons de redonner ainsi collectivement un sens à la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, et sachons voir les promesses d’aubes possibles dans l’actuel crépuscule d’un monde qui cherche de nouvelles formes d’organisation humaine et sociale !

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