Immigration : « Je ne supporte plus ce discours »

« En étant humanistes, nous sommes finalement trop laxistes » a déclaré le Président de la République évoquant l’accueil des étrangers en France devant les parlementaires de la majorité réunis pour la rentrée de l’Assemblée nationale.

En écho, l’un d’entre eux, ma collègue Delphine Baggary, députée des Alpes de Haute Provence, a répondu : « J’avais l’impression d’écouter, non pas l’homme de la campagne présidentielle, mais un responsable du Front National. »

Manifestement le discours du Président de la République a changé depuis quelques mois : nous allons infléchir certaines politiques publiques pour rendre la France moins attractive et réduire le nombre d’étrangers qui arrivent dans notre pays, quelle qu’en soit la cause.

Et c’est là que le bât blesse, parce que la réalité est bien différente de celle que l’on veut nous laisser croire. Regardons lucidement les choses !

Qu’en est-il du phénomène migratoire dans le monde en 2018 ?

En 2018, le Haut-Commissariat aux Réfugiés a recensé plus de 70 millions de personnes réfugiées, demandeuses d’asile ou déplacées internes dans le monde.

Chaque minute, vingt-cinq personnes sont obligées de fuir. La population globale des personnes forcées de se déplacer en 2018 a progressé de 2,3 millions.

Les moins de dix-huit ans représentent la moitié des réfugiés dans le monde et ce chiffre est considéré comme sous-estimé par le HCR.

L’accueil des réfugiés est principalement partagé par les pays les plus pauvres de la planète : ils en supportent majoritairement la charge, parce qu’ils sont des pays voisins, alors qu’ils en ont le moins la capacité financière.

Si la Turquie a accueilli en 2018 le plus grand nombre de réfugiés (3,7 millions de personnes en contrepartie desquelles l’Union européenne lui verse plusieurs milliards d’euros !), c’est le Liban qui en reçoit le plus au regard de sa population. Une personne sur six au Liban est un réfugié.

En deuxième position derrière la Turquie figure le Pakistan (1,4 million de réfugiés). Viennent ensuite l’Ouganda (1,2 million), le Soudan (1,1 million). Il y a aussi l’Iran, le Bangladesh, le Kenya.

Qu’en est-il de ce phénomène en Europe ?

L’Allemagne a accueilli 1,1 million de personnes en raison de sa politique d’accueil des migrants. Elle est en cinquième position des pays accueillant le plus de réfugiés dans le monde. Et la France dans tout cela ?

Serions-nous face à une submersion qui nécessiterait d’ériger des murs sur la base de dispositifs plus contraignants encore ?

François Héran, Professeur au Collège de France et titulaire de la chaire « Migrations et sociétés » dont les recherches font référence, démontre que les demandes d’asile entre janvier 2015 et juin 2019 représentent 0.8% de la population en Europe (à 28), pour 2% en Allemagne et 0.6% en France, soit 407 000 demandeurs.

En 2018, un peu plus de 120 000 personnes ont demandé l’asile dont 45 000 ont été placées en procédure « Dublin » ; 3 000 seulement ont été renvoyées vers l’Etat responsable de leurs demandes.

Par comparaison entre 2015 et 2018, l’Allemagne a traité 527 000 demandes d’asile et accordé une protection à 265 000 demandeurs pour 140 000 demandes en France et 36 000 personnes protégées.

Ne fuyons pas nos responsabilités et regardons la réalité en face !

Une loi de triste mémoire, la loi « Asile et Immigration », pour un débat qui ne l’est pas moins.

Le débat sur la question migratoire a été engagé dans le cadre de l’étude de la loi « Asile et Immigration » en 2018.

Le texte voté éclaire ce qu’il faut entendre par plus d’humanité et plus de fermeté en même temps. Dans les faits, cela signifie une instruction plus rapide des demandes d’asile et, des enfants plus longtemps en centres de rétention administrative.

Le Président de la République a renoncé à aborder de front cette question au cours du Grand débat national pour y revenir aujourd’hui, en donnant le ton, alors que se profilent de futures échéances électorales. On a bien compris la manœuvre.

Ce sujet dépasse largement nos frontières et celles de l’Europe-même, dont nous commençons à distinguer les futures orientations.

La Présidente de la Commission européenne souhaite créer un poste de Commissaire chargé « de la protection du mode de vie européen », plutôt que de reconsidérer les cyniques accords de Dublin.

De son côté, le Président de la République remet en question le droit d’asile en entretenant la confusion entre migrants et réfugiés, sans distinction des causes : immigrations économiques, contraintes sécuritaires ou, plus encore demain, contraintes climatiques.

C’est ainsi que l’on finit par dresser des murs, y compris en Méditerranée où disparaissent chaque jour dans l’oubli des êtres humains qui fuient les persécutions ou la pauvreté.

L’asile est pourtant une réalité ancienne, initialement religieuse. Il ne s’agit pas d’éloigner des étrangers, mais de les protéger.

L’asile est une protection accordée à un individu parce qu’il est susceptible d’être persécuté et qu’il va trouver refuge dans un autre Etat que le sien.

Un demandeur d’asile est une personne qui se dit réfugié(e) mais dont la demande est toujours en cours d’examen. Chaque année, les demandeurs d’asile représentent environ un million de personnes dans le monde.

Les demandeurs d’asile sont des « cabossés du trajet » qui arrivent en France parce qu’ils n’ont pas pu faire autrement. Lorsqu’ils décident de quitter leur pays, tous les observateurs le disent, ils souhaitent d’abord aller dans un pays limitrophe du leur.

En réalité, la politique d’asile de la France est devenue aujourd’hui un instrument de sa politique migratoire !

Yannick Blanc, ancien directeur de la police générale à la préfecture de Paris, n’a-t-il pas déclaré que « Le tableau Excel l’emporte de loin sur le code » ? En disant cela, il dénonce l’obsession permanente que représente le chiffre, le fait que tout soit normé par la pression du chiffre.

Arrêtons de considérer le problème de l’immigration comme un problème conjoncturel, quand on sait qu’il est devenu structurel à l’heure de la mobilité permanente ! La politique migratoire n’est pas qu’un problème managérial ou de simple gestion, comme semble le signifier le recours au mot « quota ».

Notre politique reste largement réactive, elle n’est pas pensée ! C’est une politique qui raisonne sur une réalité du passé, une politique d’asile devenue un instrument de politique migratoire avec, comme conséquence, la disparition de la distinction entre migrants et réfugiés, les deux étant également maltraités. Et ce n’est pas en restreignant l’accès à l’aide médicale d’Etat ou à la CMU que l’on va construire un mur pour dissuader les étrangers de venir en France, comme s’ils venaient pour cela ! Quand on sait que 36% ont besoin de soins urgents, quelle image renvoyons-nous ?

Je ne supporte plus de tels discours d’exclusion et de telles postures qui déshonorent ceux qui les expriment dans ce nouveau monde très inquiétant.

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