Le « socialisme associationniste » de Pierre Leroux

Passionnante et stimulante journée d’études organisée le 17 octobre par le CRIHAM -centre de recherche interdisciplinaire de l’université de Poitiers – autour de Pierre Leroux, sentinelle humaniste, au cours de laquelle la présence et l’écoute attentives de Jean-Michel Clément – élu de la République, comme Pierre Leroux (1897-1871) – furent particulièrement appréciées.

Ce colloque visait à montrer combien la pensée, les écrits et les actions de ce républicain engagé (on lui attribue la paternité de la notion de solidarité) offre des outils théoriques et pratiques pour l’indispensable régénération de la pensée politique contemporaine, et tout particulièrement celle liée au socialisme.

Cet homme du peuple par ses origines familiales, enfant surdoué qui acquit une immense culture en autodidacte inspiré, ouvrier imprimeur et typographe, éditeur de journaux et philosophe, fut un visionnaire étonnant, puisque -en simplifiant à grands traits- on peut voir en lui non seulement l’inventeur d’un socialisme à la française, antitotalitaire et non marxiste, mais aussi l’un des inspirateurs de l’émancipation sociale et politique des femmes, de l’écologisme, de l’économie circulaire et de l’ESS ; il fut enfin, à sa manière, un praticien de l’éducation populaire !

L’un de ses meilleurs spécialistes, Bruno Viard, réclame pour lui « le titre de plus grand penseur français, peut-être européen, du XIXe siècle »[1], aux vues plus larges et aux réponses plus pertinentes que celles de ses cadets, Tocqueville et Marx – ce  dernier n’ayant lui-même pas hésité, en 1843, à parler du « génial Leroux ».

Quant à son amie George Sand, elle le considère comme le Jean-Jacques Rousseau de son temps ; et, plus près de nous, l’ancien ministre Vincent Peillon exprime sa conviction que « Jaurès emprunte à Leroux l’essentiel de sa pensée[2] ».

Tout au long de sa vie, Pierre Leroux a fait un pari : celui de tisser des liens par l’action collective entre les humains, tout en préservant et respectant leur autonomie en tant que personnes.

Sa pensée a ainsi été une des doctrines ayant le plus influencé le développement des mouvements coopératifs et mutualistes au XIXe siècle, comme celui des associations qui furent le creuset de partis politiques de gauche et de syndicats.

« L’association est au cœur de la pensée de Leroux. Quasi synonyme de socialisme, dans l’acception positive qu’il donna à ce mot, l’association constitue même, concurremment avec le marché et l’État, l’équivalent à plus grande échelle, de ce que l’amitié réalise à petite échelle ».[3]

Dès 1832, lorsqu’il trouve sa voie politique personnelle entre libéralisme et « socialisme absolu », son obsession sera de favoriser l’émergence d’espaces communs dans la société au sein desquels les personnes – avec leurs forces, leurs fragilités et même leurs défauts potentiellement dangereux pour autrui – puissent échanger, partager et construire ensemble : « Aimez-vous dans les autres car votre vie est dans les autres, et sans les autres, votre vie n’est rien » écrira-t-il dans La Grève de Samarez.

Dans un autre de ses livres, De l’humanité (1840), on peut lire : « Nul homme n’existe indépendamment de l’humanité, et néanmoins l’humanité n’est pas un être véritable ; l’humanité, c’est l’homme, c’est-à-dire les hommes, c’est-à-dire des êtres particuliers et individuels ».

Pour qui a participé, comme j’en ai eu la chance, à l’expérimentation sur les droits culturels des personnes[4] engagée depuis deux ans par Alain Rousset et la Région Nouvelle Aquitaine, cette conception a des accents d’une étonnante modernité qui n’est malheureusement pas encore suffisamment partagée !

« Chaque homme, comme chaque génération d’hommes, puise sa sève et sa vie dans l’humanité. Mais chaque homme y puise sa vie en vertu des facultés qu’il a en lui, en vertu de sa spontanéité propre. Il reste donc libre, quoique associé[5]. ».

Ainsi, Leroux « nous demande de regarder cette évidence : il n’existe pas plus d’humanité sans individus que d’individus sans humanité. Voilà la dialectique : arriver à penser en même temps le singulier et le pluriel, c’est-à-dire, en termes moraux, l’égoïsme et l’altruisme et, en termes politiques, la liberté et l’égalité. »

Pour combiner liberté et égalité, le troisième terme de la devise républicaine est indispensable : la fraternité, dans le sens de l’association et de la solidarité.

Il est ainsi possible de faire reposer la République sur un renforcement de la démocratie et une humanisation de l’économie.

Leroux en appelle à l’avènement progressif d’une société qui se réaliserait « par les efforts individuels des citoyens s’échappant du néant de l’individualisme et convergeant par des essais d’associations de toute nature, vers la société véritable dont l’humanité n’a eu jusqu’ici, dans ses divers états à travers le cours des siècles, qu’une image imparfaite et grossière ».  C’est à l’évidence très proche de ce qui sous-tend aujourd’hui l’économie sociale et solidaire[6].

Si la pensée de Leroux était (enfin !) source d’inspiration d’une vision politique globale pour le XXIe siècle, celle-ci devrait impérativement se traduire par une priorité donnée aux associations, aux organisations coopératives ou relevant de l’économie circulaire et de l’ESS, et à de nouveaux modèles économiques plus vertueux, plus écologiques et respectueux des être humains, comme de la biodiversité et du climat.

Après l’avancée constituée par la Loi Économie sociale et solidaire du 31 juillet 2014 – dite loi Hamon – qui vise à encourager un changement d’échelle de cette économie dans tous ses aspects, afin de construire avec les entreprises de l’ESS une stratégie plus robuste, plus riche en emplois, plus durable et plus juste socialement, il reste manifestement encore beaucoup de chemin à parcourir !

Le socialisme associationniste de Pierre Leroux, qui n’a rien d’utopique, reste riche de possibles enseignements et inspirations…

Pour finir, je ne résiste pas à l’envie de citer une dernière fois Vincent Peillon :

« L’homme qui avait (…) rédigé le catéchisme des premiers républicains ; qui le premier avait combattu l’économie libérale anglaise, expliqué la nécessité d’une démocratie politique et sociale ; (…) qui avait dégagé les principes qui sont encore au cœur même du socialisme démocratique en refusant la toute puissance de l’État, la violence et l’avant-garde comme moyen de conquête et d’exercice du pouvoir ; celui-là même qui s’était battu contre la peine de mort, l’esclavage, qui avait (…) milité pour le vote des femmes, se voyait accompagné jusque dans la tombe dans l’oubli et la méfiance.

Cette injustice, cette ignorance, cette erreur, le socialisme français (…) n’a cessé d’en porter douloureusement la marque et la peine. Il ne pourra devenir lui-même (…) que s’il corrige cette injustice et retourne à sa source, c’est-à-dire à l’œuvre de Pierre Leroux, philosophe et socialiste ».

[1] Pierre Leroux, penseur de l’humanité, 2009, éd. Sulliver

[2] Pierre Leroux et le socialisme républicain, éditions Le Bord de l’eau, 2003

[3] B. Viard, Pierre Leroux, penseur de l’humanité.

[4] Voir à propos de cette notion désormais inscrite dans la loi NOTRe depuis 2015, mon billet de décembre 2017 consacré à l’Écomusée du Montmorillonnais : https://www.jeanmichelclement.com/lecomusee-du-montmorillonnais-et-les-droits-culturels/

[5] C’est moi qui souligne cette courte phrase extraite De l’humanité qui me semble être essentielle, et dont je ferais volontiers une profession de foi personnelle !

[6] Cf. L’économie sociale et solidaire, éd. Le Seuil 2010/2016, où J.L. Laville développe une pensée très proche de Pierre Leroux.

Proposition de lecture ...

Un commentaire

  1. Pierre Leroux est un peu connu dans le Gencéen, au moins par quelques initiés. En effet, il a été le “maître” de Pierre Champseix, mari d’André Léo (Léodile Béra).
    L’oeuvre de Léodile Béra a été elle-même bien étudiée dans les cantons de Lusignan et Gençay (voir La Junon de la République d’Alain Dalotel). André Léo (prénoms de ses 2 garçons) fut une écrivaine militante, journaliste, à Paris dans la droite ligne de Pierre Leroux.

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