De la démocratie et de la dignité des personnes

Alain Defaye, rédacteur en chef de La Nouvelle République, rappelait dans son édito du 23 novembre combien il n’est aujourd’hui « pas facile de débattre. Cela suppose non seulement d’accepter que d’autres opinions s’expriment et de les écouter mais aussi de construire sa propre analyse avant d’argumenter. Attitude à cent lieues des postures et autres invectives qui stérilisent la vie démocratique plus qu’elles ne la nourrissent. »

Je partage depuis longtemps son avis ; c’est pourquoi j’ai envie de consacrer ce billet au débat public et aux formes de représentation de l’expression des citoyens, question essentielle par les temps que nous vivons !

Ce désir a été stimulé au cours des dernières semaines par des échanges avec des personnes très différentes, des lectures et une participation à des réflexions collectives dans la Vienne et en Nouvelle-Aquitaine.

« Libre, quoique associé[1] »

Le premier de ces moments fut la soirée organisée à Chauvigny le 30 octobre à l’occasion de la diffusion du documentaire réalisé par Joël Gorin et produit par Jean-Michel Clément, À la croisée des chemins, paroles de citoyens.

En écoutant les commentaires exprimés après le film, j’ai été saisie par des interrogations qui ne cessent de me préoccuper, même si je ne suis pas parvenue à les formuler clairement ce soir-là :

Comment refaire du commun dans une société de défiance généralisée à l’égard « des politiques » et de presque tous les corps institués ou représentatifs (assemblées élues, partis, syndicats, médias, etc.), dans une société où certains pensent – avec sincérité – que « la loi n’est jamais écrite qu’au service de celles et ceux qui l’ont rédigée et promulguée » et non en faveur de l’intérêt général ?

Comment, de plus, y parvenir alors que le système dominant, économique et financier mais aussi culturel (je pense aux GAFAM Google-Amazon-Facebook-Apple-Microsoft qui affaiblissent la puissance des organisations démocratiques) s’attache à atomiser les êtres humains pour en faire de simples individus consommateurs (de biens matériels, mais aussi d’idées et parfois d’engagements), et non plus des êtres responsables et solidaires ?

Comment redevenir capables de revendiquer à la fois notre indépendance et notre volonté d’être « associés » – voire représentés – pour élaborer ensemble du bien commun et faire société, ce qui est, on l’oublie trop souvent, le sens premier du mot POLITIQUE auquel je suis particulièrement attachée (même si ce n’est vraiment pas tendance actuellement !) ?

Comment reconstruire les liens – ainsi que les lucidités critiques, les réflexions partagées et discutées – indispensables à l’élaboration d’un projet de société vivable et désirable ? Aujourd’hui, les espaces physiques d’élaboration collective de la pensée et de l’action (lieux d’éducation populaire, syndicats et associations) sont fragilisés et trop souvent remplacés par les réseaux dématérialisés dits « sociaux ».  

Comment donc renouer des liens, alors que le TEMPS nécessaire (et les lieux) nous est de plus en plus retiré par la logique dominante qui conditionne nos vies ?

Comment y parvenir dans un environnement médiatico-numérique qui privilégie l’émotion, l’immédiateté et la pensée compactée en 140 signes, au détriment du temps lent de la réflexion, de l’approfondissement des sujets, de la concertation, de la négociation et du débat ?

L’un des paradoxes de l’époque actuelle est que s’y exprime pourtant aussi, sous des formes variées, une aspiration à recomposer des solidarités et de l’action collective, à réinjecter du commun et du sens dans ce que nous vivons.

Mais cela s’accompagne souvent d’un rejet des formes traditionnelles d’organisation représentative (en particulier de la démocratie représentative, sauf au niveau municipal), et d’un engagement plutôt à l’échelle locale qui ne règle pas la question des choix à d’autres niveaux plus larges et plus complexes : Région, État, Europe, etc.

Comment parvenir à dépasser le rejet – à mes yeux dangereux et stériles – à la fois des « politiques » (alors que devrions nous revendiquer, tous et toutes, comme des hommes et des femmes politiques dans la cité !) et des modalités de prises de décision reposant sur la représentation des citoyens[2] sans lesquelles les organisations risquent de demeurer à l’état gazeux et trop peu structurées pour agir efficacement à grande échelle, face à des réalités de plus en plus globales et mondialisées ?

Pour soigner notre démocratie malade, et ne pas abandonner notre avenir collectif soit à des technostructures désincarnées, soit au simplisme de populismes divers qui conduisent souvent – l’Histoire l’a montré – à des formes d’autoritarisme ou de totalitarisme mortifères et tragiques, peut-être faut-il nous souvenir que, s’il y a le mot grec « demos » (peuple) dans démocratie, il y a également « cratos », dont l’un des sens (solidité/vigueur) peut renvoyer à l’idée d’une organisation structurée, solide, bien différente d’une démocratie d’émotions et de clics, qu’on prétend « directe ».

Un autre paradoxe est frappant : on continue aujourd’hui d’attendre beaucoup des élus, alors que dans le même temps ils sont vilipendés ! Comme si on oubliait que les hommes et les femmes qui acceptent d’exercer un mandat électif, sont aussi des personnes avec leurs forces, leurs compétences et leurs limites ; qu’elles agissent le plus souvent au service des autres, et ne disposent que de 24 heures chaque jour, comme tout le monde.

Ne vaudrait-il mieux pas essayer d’élaborer des solutions collectives, non pas dans le rejet de la représentation, mais dans la coopération, le dialogue, l’articulation et les interactions entre les différentes formes complémentaires que peut revêtir l’action publique (dès lors que l’on reconnaît que nous sommes tous des êtres politiques), qu’elle s’exerce à travers un mandat électif ou autrement ?

Pour donner un exemple : je suis étonnée, depuis deux ans et demi, par le nombre de fois où on m’a dit « alors maintenant vous faites de la politique ! » alors que je n’ai pas le sentiment d’avoir changé d’un iota, mais plutôt de compléter, d’une autre manière, mes engagements en faveur de l’émancipation par la lecture depuis plus de trente ans …

Me frappent aussi, dans ma désormais plus grande proximité des élus locaux, le courage, le dévouement, voire l’abnégation de ces hommes et de ces femmes (maires ou exerçant d’autres fonctions électives) qui donnent de leur temps quotidien pour contribuer au bien commun.

L’égale dignité des personnes dans l’invention collective d’un « vouloir vivre ensemble »

Le vivant fait système – les scientifiques nous le rappellent, et les communautés humaines n’y échappent pas ! Or les systèmes nécessitent une organisation, à l’image des merveilleuses communautés d’abeilles, tellement menacées, dont l’organisation sociale repose sur l’association, l’altruisme, la coopération et l’empathie, en un mot : la solidarité, tout ce dont nous avons besoin aujourd’hui !

Pour faire système, il faut « vouloir vivre ensemble », une notion interrogée dans le cadre d’une remarquable expérimentation sur les droits culturels des personnes lancée par Alain Rousset et la Région Nouvelle-Aquitaine, à laquelle j’ai la chance de participer depuis plus de deux ans (voir mon billet de décembre 2017[3]), et qui est aussi plus largement une réflexion sur les droits humains fondamentaux.

La dernière réunion à laquelle j’ai participé à Bordeaux le 20 novembre, a renforcé ma conviction que cette initiative originale, collective et institutionnelle (qui a déjà conduit à la labellisation d’un premier « territoire pilote »[4] en Dordogne), croise celle liée à notre actuelle crise démocratique. En effet, penser les droits culturels (notion désormais inscrite dans deux lois de notre République, la loi NOTRe en son article 103, et la loi LCAP en son article 3), c’est aussi (re)penser la démocratie pour aujourd’hui et pour demain, questionner ce qui régit notre organisation sociale, nos institutions publiques et la manière avec laquelle elles définissent leurs politiques.

Un an après le début de la contestation des Gilets jaunes, et alors que la crise de la démocratie (parlementaire, sociale, associative, etc.) est partout visible, ce qui est en jeu n’est rien moins que notre capacité à concevoir des organisations nouvelles fondées sur la coopération, et le respect de chacun dans sa dignité et sa liberté.

Chantier à la fois titanesque et passionnant, puisqu’il s’agit de trouver des solutions pour faire mieux humanité ensemble, et assurer la durabilité du monde qui vient et de la vie sur notre planète. Il y a urgence !


[1] Citation empruntée à Pierre Leroux, De L’Humanité, 1840 ; cf. mon billet mensuel d’octobre 2019

[2] comme il en existe dans la plupart des associations qui sont -ou devraient être- des écoles de la démocratie : un conseil d’administration, un bureau, etc.

[3] https://www.jeanmichelclement.com/2017/12/lecomusee-du-montmorillonnais-et-les-droits-culturels/

[4] https://www.la-cab.fr/droits-culturels & https://vimeo.com/333291243

Proposition de lecture ...

5 commentaires

  1. Bien dit chère Sylviane il y a beaucoup à faire pour revivifier notre démocratie représentative débordée par la maladie de l’immédiateté et l’effondrement des médias traditionnels Il faut reconstruire avec humilité le goût de l’autre la volonté de promouvoir la réussite plus présente qu’on ne croit et un gigantesque effort d’éducation amorcé dès l’école primaire de la République

  2. Je partage largement les interrogations et analyses développées ici. J’ajouterai que parmi les nombreuses causes, tant de la difficulté à débattre, que de la contestation des organes représentatifs (que ce soient les élus ou les corps intermédiaires), il ne faut pas oublier les inégalités socio-économiques et culturelles, qu’elles soient réelles (elles augmentent effectivement dans notre pays) ou perçues (nous ne sommes pas parmi les pays les plus inégalitaires ; relire Tocqueville). Comment parler le même langage, donc débattre, si l’on a le sentiment de ne pas vivre dans le même monde ? Comment se faire entendre de celui dont on ne partage pas les difficultés du quotidien ? Ce que l’on appelle aujourd’hui les “populismes” (on serait plus clair en parlant de “démagogues”) en tire le plus grand parti.

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