Précarité, pauvreté et populisme : un enchaînement irréversible

Évoquer la question de la pauvreté n’est pas pour moi une nouveauté. C’était déjà le thème de mon 1er Carrefour des idées, en février 2011.

Nous avions alors exploré les différentes facettes de ce problème : accès à l’emploi, à la culture, aux soins, à l’éducation, au logement ou à l’alimentation.

Tous les acteurs intervenant pour lutter contre la pauvreté s’étaient mobilisés pour réfléchir de concert. Nous avions alors identifié les handicaps spécifiques qui pénalisent plus fortement en milieu rural les populations pauvres : la mobilité, l’accès au droit ou au crédit qui aggravent leur situation.

Ainsi présentée, la pauvreté est multi-dimensionnelle. C’est aussi la conclusion scientifique à laquelle est parvenu un rapport publié au printemps 2019 (1) qui associe des universitaires, des professionnels et des personnes en situation de pauvreté, travaux conduits par l’Université d’Oxford et ATD Quart Monde.

La conclusion de cette étude a montré qu’il était préférable de conceptualiser la complexité de la pauvreté en déterminant trois groupes de dimensions interdépendantes :

  • Le cœur de l’expérience :
    – dépossession du pouvoir d’agir
    – combat et résistance
    – combat et résistance
    – souffrance dans le corps, l’esprit et le cœur.
  • Des dynamiques relationnelles :
    – maltraitance institutionnelle
    – maltraitance sociale
    – contributions non reconnues.
  • Des privations :
    – manque de travail décent
    – revenu insuffisant et précaire
    – privations matérielles et sociales.

Les neuf dimensions, et autrement dit l’intensité de la pauvreté, peuvent être modifiées par cinq facteurs nous disent les auteurs : l’identité, le temps et la durée, le lieu, l’environnement et la politique environnementale ainsi que les croyances culturelles.

Ce rapport a été remis à Élisabeth Borne, ministre chargée des Transports et à Christelle Dubos, secrétaire d’État auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé, ainsi qu’à Olivier Noblecourt, délégué interministériel à la Prévention et à la lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes.

Au même moment, l’Académie Nobel remettait son prix éponyme, d’économie à trois chercheurs, dont la française Esther Duflo, pour leurs travaux sur la pauvreté et l’efficience de l’aide au développement pour la réduction de la pauvreté dans le monde.

Pauvreté endurée par un milliard d’humains environ qui vivent avec moins de 2 € par jour !

Pauvreté et dénuement total qui impliquent chaque jour des choix douloureux : nourrir ses enfants ou se nourrir soi-même pour soutenir sa force de travail ; envoyer ses enfants à l’école ou les garder pour travailler dans les champs…

Pauvreté que seuls les soutiens étatiques peuvent atténuer au pire, ou combattre au mieux ; parce que sans soutiens étatiques, les pauvres sont condamnés à une double peine : leur pauvreté au quotidien et ses conséquences dans la durée.

Tous ces travaux scientifiques sont éclairants…

Ils le sont d’autant plus quand on observe les conséquences de mesures prises chez nous, en France, qui participent à accroître la pauvreté, plus particulièrement en termes de privations matérielles et sociales, d’absence de revenu décent ou de manque de travail.

La réduction de 5 € des APL ou leur non-revalorisation en constituent de bons exemples.

Les nouvelles règles d’indemnisation de l’assurance-chômage en sont un autre. Ce sont les jeunes et les plus précaires qui seront les plus touchés. Voyons plutôt !

  • Il faudra avoir travaillé 6 mois au cours des 24 derniers mois pour y prétendre contre 4 sur 28 jusqu’alors : 240 000 personnes n’auront plus accès à l’assurance-chômage.
  • L’allocation chômage sera désormais fonction du revenu salarié mensuel moyen et non plus du salaire journalier de référence, ce qui fera baisser les allocations chômage jusqu’à 300 € par mois.
  • Et 250 000 personnes seront privées des « droits rechargeables ». Arrivée en fin de droits, une personne pouvait accéder à de nouveaux droits dès un mois de travail ; il lui faudra maintenant 6 mois pour être ré-indemnisée.

Le Maire de Poitiers, Alain Claeys, a justement relevé dans la presse que venait de s’ouvrir « une trappe à la pauvreté ». J’ajouterai qu’il s’agit de maltraitance institutionnelle : c’est-à-dire l’incapacité du Gouvernement à répondre, par ces politiques, de manière appropriée et respectueuse, aux besoins et à la situation des personnes en situation de pauvreté.

Ce Gouvernement annonce en effet à grands renforts de communication, un plan « pauvreté » et, en même temps, par des mesures insidieuses, il ne tient pas compte des réalités sociales et humaines du quotidien lesquelles humilient les personnes en les condamnant à la précarité, ou les ignorent tout simplement.

On s’étonnera ensuite de voir certaines d’entre-elles se vêtir de jaune.

Sources de bien des violences, l’insécurité et la précarité, constatées dans de nombreux pays, s’expriment dans le nôtre à travers ce mouvement qui n’en finit pas.

À l’heure où se développent en France et en Europe des mouvements populistes, il convient de nous interroger.

Il n’y a pas de lien social sans solidarité sociale. Les réactions face au phénomène migratoire le montrent : les plus pauvres sont les plus virulents à l’égard de personnes qu’ils considèrent comme venant leur ôter une part de cette solidarité.

C’est la précarité qui est l’ennemi de la solidarité sociale. Tant que la première durera ou sera ressentie, on n’endiguera pas la montée du populisme.

Prenons garde, alerte le Professeur Bertrand Badie, partout dans le monde le riche et le fort dépendent aujourd’hui du pauvre et du faible ! Quand la puissance devient l’otage de la faiblesse, un risque de réponse par des dérives autoritaires existe.

La stratégie d’Emmanuel Macron, qui consiste à se présenter comme le seul rempart face au populisme, tout en l’entretenant par sa politique, est dangereuse.

Fier sans doute, d’avoir affaibli la Gauche et divisé la Droite, sera-t-il celui qui permettra au populisme de s’imposer ? Ce serait une des conséquences de la maltraitance institutionnelle actuellement entretenue.

(1) Rapport « les dimensions cachées de la pauvreté ». Recherche participative internationale, 2019.

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