«L’humanité doit arrêter de faire la guerre à la planète »

C’est avec ces mots que le Portugais Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies a plaidé le 1er décembre dernier, à la veille de l’ouverture de la 25e COP à Madrid, en dénonçant des engagements totalement insuffisants contre le réchauffement climatique.

« Le point de non-retour n’est plus loin à l’horizon, il est en vue et se rapproche de nous à toute vitesse », a-t-il déclaré. Et les humains en sont responsables, en particulier en raison de l’exploitation des énergies fossiles, à l’origine de la plus grande part des émissions de gaz à effet de serre.

« Nous devons tout simplement arrêter de creuser et de forer », a insisté M. Guterres, forages et extractions ne concernant pas seulement le pétrole, mais aussi les métaux et terres rares (on les oublie souvent), en particulier ceux que l’on retrouve dans les processeurs, les batteries, les écrans et les circuits imprimés de nos smartphones, dans nos panneaux solaires, nos éoliennes, nos ampoules basse consommation, etc.

« Depuis des décennies, l’espèce humaine est en guerre contre la planète et la planète rend coup pour coup. Nous devons mettre fin à notre guerre contre la nature ». 

L’objectif de cette COP25 était de convaincre les États de prendre de nouveaux engagements plus ambitieux avant 2020, en particulier en faveur des océans, afin de contenir le réchauffement sous les + 2°C, alors qu’au rythme actuel le mercure pourrait gagner jusqu’à 4 ou 5°C d’ici la fin du siècle !

Il faudrait réduire les émissions de CO2 de 7,6 % par an, chaque année dès l’an prochain et jusqu’à 2030. Il n’y a cependant aucun signe d’une inflexion positive (en particulier du côté de la Chine, de l’Inde, de l’Australie, de l’Arabie-Saoudite, des États-Unis ou du Brésil), et même l’Europe reste très en-deçà des objectifs affichés.

« C’était la COP de l’ambition, nous ne voyons pas cette ambition », a déploré Carlos Fuller, négociateur en chef pour le groupe des 44 États insulaires, particulièrement vulnérables à la montée du niveau de la mer. « Toutes les références à la science ont été affaiblies, toutes les références au relèvement (des engagements des États à réduire leurs émissions, NDLR) ont disparu. Il semble que nous préférions rester tournés vers le passé », a-t-il dénoncé.

Le Parlement européen avait pourtant adopté une résolution (non contraignante) le 28 novembre, affirmant officiellement, pour la première fois, l’urgence climatique et environnementale en Europe et dans le monde.

Malgré ce « green deal » décrété par l’UE (qu’il reste cependant à inscrire dans des politiques volontaristes concrètes, au-delà des bonnes intentions affichées !), malgré la mobilisation des citoyens, de certaines villes, et de certaines entreprises, la COP 25 s’est soldée par un échec. « Ce qui manque toujours, c’est la volonté politique », a dénoncé M. Guterres, insistant sur la nécessité d’arrêter les subventions aux énergies fossiles et les constructions de centrales à charbon. 

Dans ce contexte, l’absence remarquée du président de la République, Emmanuel Macron, n’a pas constitué un signe positif, et on ne peut que la regretter vivement. 

Comme le déplore aussi Greenpeace France « cette COP avait besoin de leaders politiques, notamment lors de son ouverture pour donner le ton. Et la France, qui est garante des accords de Paris, était absente. Ce qui envoie un signal de désengagement ».

En France, sur le terrain de la politique intérieure, la majorité présidentielle n’est pas plus rassurante. Alors que l’Assemblée nationale, puis le Sénat ont successivement voté deux versions du projet de loi de finances (PLF) 2020 en première lecture, l’urgence climatique n’est toujours pas la priorité : si les débats sur la réforme du dispositif « crédit d’impôt transition énergétique (CITE) » ont permis d’acter quelques améliorations (élargissement du CITE aux propriétaires bailleurs et intégration des ménages des 9ème et 10ème déciles pour des dépenses dites de rénovation globale/bouquet de travaux), il manque des mesures afin de faire tendre vers zéro le reste à charge pour les ménages les plus modestes.

Comme le regrettent les associations impliquées dans la lutte contre le dérèglement climatique et pour une transition écologique, solidaire et durable réunies au sein du réseau « Action-Climat », « le souhait de certains députés de mettre en place un calendrier pour supprimer certaines subventions aux énergies fossiles n’a pas trouvé les suites attendues. (…). Nous sommes très loin de ce qu’il faut faire pour être cohérent avec les engagements de la France lors du G7. Aucune remise en question de l’exonération de taxe sur le kérosène, ni hausse de la taxe billet d’avion, n’ont été actées, malgré l’impact croissant de l’aérien sur le climat ».

Lors de l’examen de ce PLF à l’Assemblée, la tentative de recul, en catimini, sur l’exclusion de l’huile de palme de la liste des « biocarburants » éligibles à un soutien fiscal, illustre la puissance de certains intérêts économiques et l’entêtement de la majorité dans son soutien au groupe TOTAL ; n’a-t-on pas été jusqu’à proposer la création d’un groupe de travail sur l’huile de palme “qui ne déforeste pas” ! En cette fin d’année, une note des douanes sème encore le doute, puisque TOTAL semble avoir obtenu une nouvelle exonération sur les acides gras issus de l’huile de palme…

Enfin, le PLF dans son état actuel ne propose pas de mesures permettant d’accompagner efficacement la production agricole et la consommation alimentaire vers des modes plus durables. 

Plus que jamais les réflexions relatives à nos futurs choix énergétiques, à notre manière de produire et de consommer doivent devenir prioritaires, entre toutes les priorités !

Cependant, les arbitrages ne seront pas simples.  Quelles sources d’énergie substituer au pétrole qui sera de plus en plus rare et cher ?  Quel mixte organiser dans notre pays entre énergies fossiles très carbonées, énergies renouvelables et énergie nucléaire qui le sont beaucoup moins ?

L’opinion publique, sur ces sujets sensibles et souvent passionnels, n’est pas toujours à l’abri des erreurs d’appréciation ou des mystifications idéologiques ; les conditions d’une réflexion rationnelle ne seront pas faciles à réunir !

Mais surtout, comment parvenir au tour de force irréaliste de diviser par deux notre consommation d’énergie, tout en multipliant par deux notre activité économique (la soi-disant « croissance verte ») à l’horizon 2050 ? Certains voudraient nous le faire croire, alors que la croissance des émissions de CO2 reste intimement liée à la croissance du produit intérieur brut (PIB), toutes les études l’attestent.

On le voit, la course à l’efficacité énergétique, pour tendre vers la « neutralité carbone », est semée d’embûches, la moindre n’étant pas celle qui reste trop souvent ignorée dans les analyses, un peu comme un vice caché : c’est ce que l’on appelle le taux de retour énergétique ou EROEI (Energy Returned On Energy Invested).

Schématiquement, l’EROEI, c’est le rapport entre l’énergie utilisable à partir d’une source donnée (du pétrole, du charbon, de l’hydraulique, du nucléaire, de l’éolien, du solaire photovoltaïque, etc.) et la quantité d’énergie qui est nécessaire pour parvenir à l’utiliser.

Concrètement, si vous devez injecter une unité d’énergie pour en récupérer 100, l’EROEI sera de 100. Vous pourrez bien sûr faire beaucoup plus de choses, et avoir beaucoup plus de « croissance » que si vous n’en récupérez que 3, 4 ou même 10, toujours pour la même quantité d’énergie injectée.

Plus une ressource naturelle comme le pétrole s’épuise, plus le taux de retour énergétique baisse puisque la ressource, devenant progressivement rare et difficile d’accès, nécessite de plus en plus d’énergie pour être utilisée… Ainsi, il est souvent estimé que le pétrole avait un taux de retour énergétique de l’ordre de 100 au début de son exploitation, et de 20 à 30 dans les années 1960. Cela a rendu possible les Trente Glorieuses, avec des taux de croissance importants pour les différentes activités de la société.

Mais aujourd’hui, l’EROEI du pétrole conventionnel serait plus proche de 10 à 20, tout comme les taux de retour énergétique du nucléaire et de l’éolien (dans les meilleurs des cas). Des taux inférieurs à 10 seraient atteints, par exemple avec les huiles de schiste, les agrocarburants (qui peuvent même, dans certains cas, nécessiter plus d’énergie qu’ils n’en rapportent), mais aussi avec le solaire photovoltaïque, au sujet duquel le débat ferait rage… D’autant plus que les experts ne se seraient pas à ce jour mis d’accord sur le protocole à adopter pour mesurer cette notion de taux de retour énergétique.

Il est cependant généralement estimé qu’en dessous d’un EROEI d’environ 8 à 12, une société comme la nôtre – avec son complexe industriel, ses technologies, sa consommation massive, etc. – a de plus en plus de mal à fonctionner « normalement »…

Tout cela ne devrait-il pas nous amener à revoir de fond en comble notre organisation et notre modèle économique ? Ne devrions nous pas enfin rechercher des issues d’avenir, pour notre humanité et la vie sur notre planète, en dehors d’une économie obnubilée par la consommation et ce que l’on continue d’appeler « la croissance » ? Et n’est-il pas temps que l’activité économique soit réorientée vers le bien-être des personnes et la soutenabilité des sociétés, dans ce XXIe siècle de l’environnement ?

À l’approche d’une nouvelle année qui ouvrira également une nouvelle décennie décisive pour l’avenir de notre humanité, ce peut être une ambition à appréhender non pas avec angoisse et pessimisme, mais plutôt en pariant sur les coopérations, les solidarités, les liens et le besoin de sens indispensable à la vie.

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