Les deux faces cachées de la réforme des retraites

Annoncée dans le livre programmatique du candidat-président et mère de toutes les réformes du quinquennat, la réforme des retraites s’enlise dans les débats parlementaires, après être ressortie sans modification de la commission spéciale créée pour son examen.

Certains, et la majorité en premier lieu, dénoncent l’obstruction parlementaire liée au nombre important d’amendements déposés.

D’autres évoquent un projet de loi mal préparé, aux zones d’ombre multiples, non finalisé puisque pas moins de 29 ordonnances seraient nécessaires à son adoption et, surtout, pas financé.

Qui dit vrai ? Tout le monde, en réalité.

En effet, jamais autant d’amendements n’ont été déposés dans l’histoire de la Ve République. Mais un texte tellement essentiel, qui engage l’avenir de tous les français, n’a également jamais été aussi mal écrit.

C’est le Conseil d’Etat qui le dit, lequel donne son avis sur tous les projets de loi gouvernementaux. Pour ma part, je n’ai jamais lu un avis aussi critique de sa part.

Comment en sommes-nous arrivés là, alors que le diagnostic semblait pourtant avoir été clairement posé ?

Tout d’abord parce que, même si l’idée peut être séduisante, on ne passe pas brutalement de 42 régimes particuliers à un système qui se veut universel. C’est une imposture intellectuelle que de l’avoir laissé entendre.

De surcroît, tous les observateurs avertis savaient que certaines catégories professionnelles conserveraient un régime spécifique, et que le Gouvernement cèderait à la première réaction. Cela n’a pas manqué d’advenir avec les policiers, les aiguilleurs du ciel et d’autres encore.

La situation des professions indépendantes est, elle aussi, singulière, avec des régimes durablement équilibrés pour certains, et structurellement déficitaires pour d’autres. Quant à la fonction publique, vouloir l’aligner sur le privé participe d’un discours malsain qui suggère que les premiers seraient avantagés par rapport aux autres. Cette idée est très populaire, quand elle ne présente pas tout simplement, des relents populistes.

Dès lors, en voulant aller vite, le Gouvernement a réussi à mettre les syndicats dans la rue et l’opposition parlementaire en colère. Lorsque d’autres pays ont modifié en profondeur leur système de retraite, la Suède par exemple, ils ont pris du temps pour le co-construire avec les organisations professionnelles, puis pour engager sa mise en œuvre.

Ici, le Gouvernement veut aller vite, tout en laissant de côté les questions de financement du nouveau système, dont on sait déjà pertinemment qu’il ne sera pas universel.

Pourquoi ? Il faut, je crois, se poser la question sous deux angles politiques. Ce sont les deux faces cachées de la réforme.

Le premier concerne la place des syndicats. Je pense que la volonté du Gouvernement est de les affaiblir, en les divisant encore plus. Il dénonce le radicalisme de certains, tout en étant en discussion avec d’autres, sur la trajectoire financière de la réforme. Marché de dupes qui au final alimente la division et affaiblit tous les syndicats, des plus radicaux aux plus réformistes.

Cela nous rappelle les années 80, quand Margaret Thatcher brisa les syndicats de mineurs désignés comme les « ennemis de l’intérieur ». L’issue de la grève n’avait pas seulement dévasté la profession des mineurs, mais aussi accéléré l’affaiblissement du monde syndical dans son ensemble. Le même risque existe en France et, des organisations comme la CFDT ne sortiront pas indemnes de cette manœuvre.

La politique d’Emmanuel Macron, fortement inspirée du modèle anglo-saxon, emprunte le même chemin. C’est la première face cachée.

La seconde est, d’après moi, la volonté d’affaiblir plus encore le Parlement en dénonçant l’obstruction que le Gouvernement a lui-même suscitée. La Majorité parlementaire, trop caporalisée, contribue aussi à cet affaiblissement, en tombant dans le piège du suivisme.

Tout cela était écrit. L’impréparation de la rédaction du texte et une étude d’impact insuffisante fournissent à l’Opposition parlementaire matière à débattre, nonobstant le nombre caricatural d’amendements. Mais en précipitant l’examen de cette réforme et n’inscrivant pas la discussion de ce texte dans la procédure du temps législatif programmé, le Gouvernement savait pertinemment à quoi il s’exposait et les conclusions qu’il voulait en tirer : prendre l’opinion à témoin de l’obstruction du débat parlementaire à laquelle se livre l’Opposition. On allume l’incendie et on crie au feu. Comme pour mieux préparer l’usage du 49.3 !

Les deux faces cachées de la réforme – affaiblissement des syndicats et affaiblissement du Parlement – ne font en réalité qu’affaiblir la démocratie, au profit des classes dirigeantes et du monde des affaires.

Il y a cependant une autre face cachée : c’est que la réforme annoncée, et peut-être adoptée avec l’arme constitutionnelle du vote de confiance, ne sera jamais appliquée…

Une probable nouvelle Majorité s’emploiera à remettre l’ouvrage sur le métier, à le « détricoter », après que cette question sera passée de nouveau en argument de la future campagne présidentielle.

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