Une crise profonde des inégalités en France

Dans le cadre du travail parlementaire, nous auditionnons régulièrement les corps intermédiaires ; nous l’avons récemment beaucoup fait dans le cadre du projet de réforme des retraites,  ou à la veille du Salon de l’Agriculture. Nous légiférons aussi en examinant les études d’impact préalables aux projets de loi.

Les études produites par les organisations non-gouvernementales (ONG) ou les instituts spécialisés nous éclairent aussi sur l’état de la société.

En choisissant de publier ci-après un résumé (partiel) de celle conduite par l’ONG Oxfam sur les inégalités en France, je souhaite mettre un vrai coup de projecteur sur cette réalité.

Le 16 décembre 2019, en l’espace de quelques heures, Bernard Arnault, PDG de l’entreprise de luxe éponyme, est devenu l’homme le plus riche du monde. Depuis, dans le dernier classement Forbes publié le 27 décembre, le patron de LVMH est redescendu à la 4e place, au coude-à-coude avec Warren Buffet, homme d’affaires dont la fortune s’élève à 76 milliards de dollars.

Néanmoins, le patron de LVMH peut se consoler puisqu’il remporte la palme de l’homme d’affaires le plus prospère de 2019, c’est-à-dire, celui qui a engrangé le plus de richesses en un an.

Bernard Arnault symbolise à lui seul l’enrichissement des ultra-riches en France. En effet, les milliardaires français ne se sont jamais aussi bien portés.

En 2018, leur fortune a augmenté plus vite que les autres milliardaires dans le monde : la fortune des 14 premiers milliardaires français a augmenté de 34,8 % depuis le 31 décembre 2018, soit 68,8 milliards d’euros ; c’est deux fois plus que les milliardaires chinois (17 %) et américains (15%) !

Les 3 plus grosses familles (Arnault, Bettencourt, Pinault) ont touché près de  2,7 milliards d’euros de dividendes en 2018.

GRAPHIQUE 1 : TOP 5 DES MILLIARDAIRES FRANÇAIS

Classement Nom Fortune totale (en md$) Entreprise Source de la richesse
1 Bernard Arnault $76,00 LVMH Héritage fructifié
2 Françoise    Bettencourt Meyers $49,30 L’Oréal Héritage
3 François Pinault $29,70 Biens de luxe (dont Kering) Self-made man
4 Alain Wertheimer $14,60 Chanel Héritage
5 Gérard Wertheimer $14,60 Chanel Héritage

La France compte actuellement 41 milliardaires, c’est 4 fois plus qu’après la crise financière de 2008. Leur richesse cumulée s’élève à 329,9 milliards de dollars, c’est 5 fois plus qu’après la crise financière. Qui sont ces milliardaires ? Sur 41, plus de la moitié ont hérité de leur fortune, et seules 5 sont des femmes.

L’ONG Oxfam a calculé que si quelqu’un avait pu économiser l’équivalent de 8 000 euros par jour depuis la prise de la Bastille (14 juillet 1789), il n’arriverait aujourd’hui qu’à 1 % de la fortune de Bernard Arnault !!!

GRAPHIQUE 2 : ÉVOLUTION DU NOMBRE ET DE LA FORTUNE CUMULÉE DES MILLIARDAIRES FRANÇAIS.

LES INÉGALITÉS ET LA PAUVRETÉ REPARTENT A LA HAUSSE EN FRANCE

Le problème, c’est que ces immenses richesses ne sont pas partagées et restent concentrées entre les mains d’une infime minorité. Oxfam révèle que les 7 milliardaires français possèdent plus que les 30 % des plus pauvres. Cela vient illustrer la tendance mise en évidence par l’INSEE en octobre dernier : les inégalités sont reparties à la hausse en 2018 et ont connu la plus forte progression depuis 2010. Tout aussi grave, l’INSEE nous apprend aussi que la pauvreté est également en train gagner du terrain : le taux de pauvreté a progressé de 14,1 % à 14,7% entre 2017 et 2018, ce qui signifie que 400 000 personnes ont basculé sous le seuil de pauvreté et que la France compte désormais 9,8 millions de pauvres.

Les inégalités de patrimoine sont les plus vertigineuses, même si elles sont stables depuis 2015. Selon l’INSEE, 10 % des ménages détiennent près de la moitié du patrimoine total.

Les 10 % des ménages les mieux dotés en patrimoine brut « disposent d’au moins 607.700 euros d’actifs » tandis que les 10 % les plus modestes « possèdent au maximum 3.800 euros chacun, soit 160 fois moins.

Entre 1998 et 2015, la part du patrimoine des 10% les plus riches a augmenté de 113% tandis que celle des 10% les plus pauvres a reculé de 31%.

Si les inégalités de revenus sont moins criantes, il n’en reste pas moins que les écarts de salaires entre PDG et salarié(e)s au sein des grandes entreprises sont démentiels. Un patron du CAC 40 a gagné en moyenne 277 SMIC en 2018, selon le rapport annuel du cabinet de conseil aux actionnaires Proxinvest, soit 5,77 millions d’euros. Dans certains secteurs, les inégalités continuent d’empirer : en 2018, le PDG du groupe Sanofi gagnait ainsi plus de 343 fois le salaire moyen d’une aide-soignante française chargée d’administrer les produits de cette marque à des patients.

UN MODÈLE SOCIAL EN DANGER

En 2015, le fameux modèle social « à la française » a permis à cinq millions de personnes de sortir de la pauvreté. Sans des politiques de redistribution, plus d’un Français sur cinq vivrait en dessous du seuil de pauvreté, contre 14,7 % aujourd’hui. Notre système de redistribution permet de corriger des inégalités de revenus primaires – salaires, intérêts, dividendes, revenus fonciers – de plus en plus importantes.

Ce modèle est pourtant en danger car notre fiscalité repose de manière croissante sur des impôts régressifs comme la TVA & la CSG, des impôts qui pèsent proportionnellement plus sur les citoyen(ne)s les plus pauvres. Les recettes de la TVA, la première recette fiscale de l’Etat, ont augmenté de 25% depuis 2000 et celles de la CSG… de 370 % ! L’impôt sur les sociétés qui représente le 4e poste de recettes est en baisse de 23% depuis 20 ans.

GRAPHIQUE 3 : ÉVOLUTION DES PRINCIPALES RECETTES FISCALES ENTRE 2000 ET 2019 (MILLIARDS €)

UNE POLITIQUE FISCALE QUI FAVORISE LES TRÈS RICHES

L’instauration de la « flat tax » et la suppression de l’ISF au début du quinquennat ont accentué cette tendance en diminuant de nouveau la participation des plus riches à notre système de redistribution.

Oxfam avait sonné l’alerte dès 2017 dans son rapport « Réforme fiscale : les pauvres en paient l’impôt cassé » – en s’appuyant sur les calculs de l’Office Français des Conjonctures Économiques (OFCE). Depuis études et rapports se multiplient pour montrer comment les choix sociaux et fiscaux du Président de la République aggravent les inégalités : l’Institut des politiques publiques (IPP), l’INSEE, rapports parlementaires.

Un rapport du Sénat a ainsi calculé que les cadeaux fiscaux générés par la suppression de l’ISF et l’introduction d’une « flat tax » ont été captés de manière disproportionnée par les plus riches : le top 100 des contribuables qui payaient l’ISF a gagné en moyenne 1,7 millions d’euros chacun (1,2 million pour l’ISF et toujours 500.000 pour la flat tax) sans impact visible sur l’investissement, qui était pourtant la justification de la réforme.

Rappelons que ces cadeaux fiscaux coutent cher à la collectivité puisque que le manque à gagner s’élève au moins à 4 milliards d’euros par an, rien qu’avec les mesures sur l’ISF et la « flat tax » !

Les plus pauvres quant à eux restent les grands perdants des mesures budgétaires depuis le début du quinquennat : ce sont les seuls à ne pas avoir vu, depuis trois ans, leur pouvoir d’achat augmenter significativement, selon l’Institut des politiques publiques. A l’autre bout de l’échelle, les 1% les plus riches continuent à creuser l’écart en voyant leur pouvoir d’achat augmenter de 4 462 euros par an, sans parler des 0,1% qui font carrément sécession en bénéficiant d’un cadeau fiscal qui se chiffre à 23 072 euros par an.

GRAPHIQUE 4 : L’IMPACT DES MESURES CONTENUES DANS LES BUDGETS 2018, 2019 ET 2020 ET INCLUANT LES MESURES DITES « GILETS JAUNES » – (INSTITUT DES POLITIQUES PUBLIQUES)

Quant à la récente réforme de l’impôt sur le revenu, contrairement aux annonces, elle ne bénéficiera pas qu’aux classes moyennes, mais aussi aux contribuables très aisé(e)s. 97% des contribuables devraient en bénéficier : ainsi, un célibataire gagnant plus de 6 500 euros nets par mois sera également bénéficiaire de cette réforme.

Autre rétropédalage du Gouvernement : finalement seulement 20% (contre des annonces initiales au-delà de 50%) du financement de la baisse proviendrait de la réduction de niches fiscales bénéficiant aux entreprises, en excluant toujours la mise en cause du CICE.

RETRAITES : UN MIROIR GROSSISSANT DES INÉGALITÉS

La réforme des retraites actuellement en discussion risque d’accentuer encore davantage les inégalités existantes en France, et en particulier celles entre les femmes et les hommes. Aujourd’hui, les femmes touchent en moyenne des pensions inférieures de 42 % à celles des hommes, 26 % si on prend en compte la pension de réversion. C’est le résultat d’un système économique qui perpétue ces inégalités en cantonnant les femmes dans les métiers les plus précaires et les moins rémunérés. En allongeant la durée du travail pour toucher une retraite à taux plein ou en imposant une décote pour carrière incomplète, la réforme pourrait pénaliser les carrières hachées qui concernent le plus souvent des femmes. Les femmes de 39 ans à 49 ans qui n’ont pas connu d’interruption de carrière gagnent en moyenne 23% de plus que celles qui ont temporairement cessé de travailler pour des raisons familiales. Les mesures alternatives proposées par le Gouvernement n’ont fait l’objet d’aucunes études d’impact.

Le système de retraite continuera à jouer un rôle de miroir grossissant des inégalités qu’ont subies les femmes tout au long de leur vie professionnelle, et formera des trappes de pauvreté pour les travailleuses les moins bien rémunérées.

Il existe d’autres mesures politiques pour réduire les inégalités existantes : augmenter réellement les pensions minimums ou encore attaquer le problème à la racine, en réduisant les écarts de salaires, particulièrement entre les femmes et les hommes.

Les grand(e)s gagnant(e)s de notre système actuel de retraite sont les plus riches puisqu’ils profitent en moyenne plus longtemps de leur retraite par répartition, avec une espérance de vie de 13 ans supérieure à celle des plus pauvres.

Au lieu de les mettre plus à contribution, le projet de réforme actuel prévoit de baisser leurs cotisations au-delà de 10 000 euros de rémunération par mois. Il est au contraire, nécessaire d’augmenter leurs cotisations au système afin qu’ils paient une juste part en contribution d’un système dont ils sont jusqu’alors les grands bénéficiaires. Le gouvernement doit tenir compte de cette inégalité s’il veut que la réforme soit juste. Il doit aussi impérativement produire une évaluation détaillée et publique de l’impact des mesures sur les plus vulnérables et sur les femmes.

Cette étude, aux résultats sans appel, doit être mise en perspective avec les chiffres du chômage qui sont présentés comme une amélioration de la situation économique du pays.

La baisse du chômage n’est pas synonyme d’une amélioration de la situation des plus pauvres. Bien au contraire, l’augmentation globale des richesses en perpétuant ses modalités de répartition (plus de dividendes ; un nouveau record a été atteint en 2019) ne fait qu’accentuer les écarts de richesse. Jusqu’à quand ?

 

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