Cette humanité sans contact m’effraie !

Nous venons de vivre deux longues séquences de confinement. La deuxième n’est pas encore terminée qu’une nouvelle s’esquisse déjà, pour autant que les fêtes de fin d’année soient vraiment celles des retrouvailles.

Ces périodes nous ont séparés ; il ne faudrait pas qu’elles nous éloignent ! La confusion sémantique trop souvent entendue entre « distanciation physique » et « distanciation sociale » n’est pas faite pour me rassurer.

Quelle société se dessinera après ces mois durant lesquels l’épidémie, mais aussi la manière dont elle a été traitée, nous ont imposé une séparation physique et des interdits tels que se saluer, embrasser les siens, ses proches, ses amis, entraînant de facto une rupture dans nos comportements sociaux ?

Nous assistons à l’avènement d’une nouvelle peine : la solitude.

Je ne peux m’empêcher de penser à ceux qui déjà la subissent du fait de l’âge ou de l’isolement. Toute possibilité de la rompre leur serait maintenant refusée.

Dans un entretien récent au journal Le Monde, le philosophe Edgar Morin estime que « cette crise nous pousse à nous interroger sur notre vie, sur nos vrais besoins masqués par les aliénations du quotidien ».

Et parmi ces aliénations du quotidien, de nouvelles apparaissent à n’en pas douter…

  • La première consiste à demeurer durablement devant un écran, et ce quelles qu’en soient les raisons : télétravailler, rester chez soi en regardant des chaînes de télévision en continu, échanger à distance en visio-conférence…

Ces écrans, qui donnent l’illusion de rompre l’isolement, ne permettent pourtant pas à ceux qui ne peuvent plus s’approcher, de croiser leurs regards pour d’authentiques échanges, même via une application aux consonances anglo-saxonnes. S’ils peuvent un instant rompre la solitude, jamais ils ne la combleront.

Le risque que nous courons, nous avons déjà commencé à le prendre en remplaçant la parole par un clavier ou un sentiment par un « smiley ». Et ce qui n’était qu’un phénomène en devenir s’est transformé en réalité, nous faisant basculer brutalement dans le « monde d’après » !

S’il est vrai que le travail à distance ouvre des perspectives, y compris dans les espaces ruraux dotés d’infrastructures numériques suffisamment adaptées, force est de constater qu’il peut aussi conduire à une dé-sociabilisation rampante.

Si on ajoute à cela le fait de commander ses courses à distance, de se les faire livrer ou de les récupérer avec son véhicule, on forge sa propre solitude, condamné à devenir un ermite des temps modernes sans méditation spirituelle.

La déshumanisation des relations sociales constitue bien la première des aliénations imposées par la distanciation physique due autant à l’épidémie qu’à des mesures prises pour y répondre, comme l’interdiction de circuler.

  • La seconde aliénation est liée au renforcement d’une société numérique généralisée, pilotée par les géants du même nom, plus connus sous l’acronyme GAFAM. Cette pandémie a permis une formidable accélération de leur modèle économique.

La captation de nos données, et l’exploitation de nos habitudes de consommation, comme de la fréquence de nos consultations Internet,… favorisent les pires manipulations à venir. Sans compter que rien n’arrête des sociétés comme Amazon, pour accroître encore plus leur emprise sur nos vies, et menacer peut-être demain jusqu’à nos démocraties !

Cette puissance exponentielle repose sur un enrichissement qui l’est tout autant. La fortune de Jeff Bezos – le patron d’Amazon qui est aussi depuis trois années consécutives la personne la plus riche du monde – n’a-t-elle pas franchi durant l’été 2020 la barre symbolique des 200 milliards de dollars (presque 170 milliards d’euros)[1], et ce malgré les 25% d’actions qu’il a dû céder lors de son divorce en janvier 2019, après 25 ans de mariage avec celle qu’il avait retenue au terme d’une recherche ultra-méthodique, digne d’un ordinateur humain, de manière à rencontrer la partenaire idéale à ses yeux !?[2]

N’est-ce pas le même qui a vu, le 20 juillet dernier, son patrimoine augmenter de 13 milliards de dollars en une seule journée !?

N’est-ce pas cette même entreprise qui détruit 2,2 emplois dans nos commerces de proximité lorsqu’elle en crée un, selon un récent rapport parlementaire de mon collègue Mounir Mahjoubi !?

Alain Souchon dans sa superbe chanson, Foule sentimentale nous disait déjà en 1993 (!) que « le rose qu’on nous propose, c’est d’avoir des quantités de choses, qui donnent envie d’autres choses ». Il ajoutait « qu’on nous inflige des désirs qui nous affligent », « dérisions de nous, dérisoires ».

Ces mots pourtant tirés d’une simple chanson, semblent aujourd’hui tellement prémonitoires. Cette pandémie nous a précipités un peu plus dans un monde qui m’effraie.

Si cette réalité devait durer, et ses conséquences persister, c’est une véritable bataille culturelle qu’il nous faudra mener pour retrouver notre libre arbitre et nous émanciper de ces nouvelles aliénations, parce que nous sommes confrontés à un vrai problème civilisationnel.


[1] d’après le classement Bloomberg de ceux que l’on appelle désormais les « Billionaires ».

[2] Jeff Bezos n’a pas hésité à déclarer au sujet de son épouse : «  Je pense qu’elle est pleine de ressources, intelligente et sexy, mais j’ai eu la chance de voir son CV et de connaître ses notes du bac avant de la rencontrer » !!

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Un commentaire

  1. être éloignés ne signifie pas se séparer : restons unis contre toutes les injustices !
    Il paraît que nous sommes en guerre contre le virus. Toutes les guerres ont leurs profiteurs : Bezos et Bloomberg en sont l’illustration…

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