Comment la barbarie peut-elle encore faire des femmes, ses victimes ?

Dans la vie de parlementaire, il vous est donné parfois de rencontrer des hommes ou des femmes qui vous laisseront un souvenir qui ne vous quittera jamais plus.

Je citerai volontiers Barack OBAMA et, Vladimir POUTINE, réunis à l’occasion de la commémoration du 70ème anniversaire du débarquement à Ouistreham ou encore, Ingrid Bettencourt de retour de captivité, à l’Assemblée nationale.

Le 5 mai dernier, il m’a été donné l’occasion, non pas de rencontrer (la pandémie aussi nous aura privé de cela), mais de voir et entendre lors d’une audition, le Docteur Denis Mukwege, médecin gynécologue congolais, Prix Nobel de la Paix.

Cette audition intervient alors que la commission a examiné, il y a quelques semaines, un projet de loi de programmation de l’aide publique au développement, projet qui vise à réorganiser cette aide dans un sens plus solidaire et plus partenarial.

La commission a souhaité entendre le témoignage de M. Mukwege sur les violences sexuelles en zone de conflit notamment dans des pays et des régions comme la République centrafricaine, la Libye, le Darfour, le Soudan du sud ou le Congo, là où il a installé un hôpital, qui ont été et sont le théâtre de telles atrocités.

Au cours de son audition, M. Mukwege a rappelé que ce qui paraissait autrefois comme étant une conséquence inévitable de la guerre, doit pouvoir aujourd’hui être empêché du fait de l’évolution du cadre normatif avec, notamment, l’inscription dans le traité de Rome de 1998 (ayant institué la Cour pénale internationale) des crimes sexuels comme crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Je cite : « plus aucun responsable politique ou militaire ne peut ignorer le droit international et utiliser le viol et les violences sexuelles comme une arme de guerre et de terreur ».

Il a constaté toutefois qu’en pratique, l’impunité de ces crimes « est encore la règle ». En temps de conflit, le viol est utilisé comme outil de nettoyage ethnique, notamment au Soudan du Sud, en République Démocratique du Congo (RDC), en Ethiopie et en Birmanie.

Ces actes ont également pour conséquence de provoquer des déplacements massifs de population et une destruction démographique.

Il a également dénoncé le phénomène de destruction de la « conscience communautaire » via le rejet que subissent les victimes et, les enfants qui naissent de ces viols.

Enfants nés de viol, sans filiation connue, qui grossissent une génération d’apatrides et qui deviennent à leur tour des bourreaux parce qu’ils ne comprennent pas pourquoi ils sont rejetés par leur communauté et leur famille.

On comprend alors combien le viol qui s’inscrit dans une stratégie de guerre dans le court terme, le devient aussi dans le moyen et long terme. C’est l’arme de la terreur.

En 2021, « le climat de rétrogression des droits des femmes et l’aggravation des inégalités de genre exacerbés par la crise de la covid-19 » ont entrainé une « recrudescence des violences sexuelles ». A cet égard, le médecin considère que cela constitue « une régression du plus grand progrès du XXIème siècle ».

Pour ces raisons, M. Mukwege considère que « nous ne sommes plus confrontés à une simple crise humanitaire, mais à une crise de l’humanité ». Il rappelle toute l’importance de donner un cadre légal effectif et efficace afin de lutter contre les auteurs de ces crimes perpétrés par les groupes armés et leurs dirigeants. « On connaît les criminels et on sait pourquoi ils commettent ces crimes », à savoir l’exploitation des ressources minérales de la région. Il faut à présent les amener devant la justice, non seulement afin d’anéantir le sentiment d’impunité qui conforte les criminels mais aussi parce qu’il existe un « lien entre sanction des bourreaux et reconstruction des victimes ».

Le prix Nobel appelle la France « à soutenir l’établissement de poursuite judiciaires et politiques contre les auteurs des violences sexuelles liées aux conflits ».

Pour sa part, le Dr. Mukwege fournit dans son hôpital de Panzi au Congo des soins holistiques – dont la prestation devrait être érigée en droit humain – reposant sur quatre piliers : sanitaire, psychologique, économique et social et, juridique.

Les soins qu’il prodigue ont pour objectif d’éviter la stigmatisation des victimes de violences sexuelles en apportant les mêmes soins pour toutes. Il veut transformer la souffrance en force.

« Il faut lutter non seulement contre l’impunité, mais aussi transférer la honte des victimes sur les épaules des bourreaux », nous dit-il.

Le médecin est reconnaissant du soutien apporté à sa cause par l’Agence Française de Développement (AFD) qui contribue à répondre aux besoins de ces victimes. Toutefois, il conviendrait de poursuivre les efforts en matière d’éducation et ce, « dès le berceau ». Les générations futures doivent être éduquées dans le sens d’une « masculinité positive » afin de garantir aux femmes « une égalité en droit et en fait ».

 C’est la leçon que nous a délivré un homme qui impose le plus grand respect. Son récit, à la fois boulersant et dérangeant, nous renvoie au plus sombre visage de l’humanité et à nos propres faiblesses .

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