« C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal »

Cette phrase de Hannah Arendt, découverte au détour de mes lectures, m’est apparue tellement actuelle que j’ai choisi d’en faire le message de ma carte de vœux de cette année.

Drôle d’idée me diront certains! Trop « intello » m’a confié mon entourage. Et si cette citation s’avérait juste ou, en tous cas, interrogeait chacun de nous pour que nous nous arrêtions un instant sur sa portée contemporaine.

Les philosophes de la seconde moitié du XVIIIe siècle, Descartes, Spinoza, Newton et bien d’autres, ont développé un mouvement culturel, littéraire, philosophique et intellectuel qui a donné à cette période, le nom de siècle des Lumières.

Combattant l’irrationnel, l’obscurantisme et l’arbitraire des siècles passés, ils ont procédé au renouvellement du savoir et de l’éthique de leur temps.

L’influence de leurs écrits a été déterminante dans les grands événements de la fin du XVIIIe siècle que furent la Révolution française ou la déclaration d’indépendance des États-Unis.

Cette pensée des Lumières s’est étendue à toute l’Europe : l’idée de l’illumination ne vient pas de l’extérieur, mais pour nous, Français, les Lumières viennent du plus profond de nous-mêmes.

Elles voient le triomphe de la raison sur la foi et la croyance, le triomphe de la bourgeoisie sur la noblesse et le clergé.

Nous étions à la fin du XVIIIe.

Certes, le monde n’en avait pas fini avec ses démons, notamment celui de la guerre, puisque notre continent devait connaître encore trois violents conflits, dont le dernier allait embraser le monde entier.

La fin de la guerre vit les vainqueurs se partager les influences et, l’Allemagne séparée en deux. Ce partage du monde aboutit à la constitution de deux grands blocs, qui connurent à leur tour une guerre, « froide » celle-là, et un symbole : le mur de Berlin.

Quand celui-ci finit par tomber, on se mit à penser que l’esprit des Lumières pouvait sembler définitivement acquis. À tout le moins dans le monde Occidental, parce que dans de nombreux pays, ailleurs, il restait beaucoup à faire.

Mais voilà que le passé semble nous rattraper et nous fait revenir aux passions tristes d’avant la modernité.

Raison, progrès, universalisme, humanisme semblaient pourtant devoir s’imposer dans nos démocraties occidentales. L’Europe nous apparaissait comme un vaisseau protecteur sur lequel embarquèrent jusqu’à 28 états, de l’Estonie au Portugal, de Malte à la Finlande.

Puis l’un d’eux, et pas le moindre, un allié de toujours, le Royaume-Uni a débarqué, donnant à d’autres l’envie de descendre.

Aujourd’hui face aux déstabilisations des imaginaires nationaux générés par le néolibéralisme, la pensée recule. Les fanatismes religieux, les identitarismes, le sectarisme et, plus récemment, le complotisme et la recherche des boucs émissaires ne cessent de prospérer.

Le climat du débat public s’est très sensiblement dégradé ces dernières années.

Et pourtant, nous avions bien connu un moment d’apaisement de la vie démocratique. Le principe du multilatéralisme semblait l’avoir irrésistiblement emporté ; on avait l’impression que le dialogue argumenté avait enfin acquis pleinement le droit de citer.

De manière surprenante, ce moment d’ouverture s’est refermé. Nous avons assisté à une polarisation croissante des opinions, au retour virulent du sectarisme, à la disqualification a priori des contradicteurs.

Le constat d’hystérisation de la discussion publique est devenu banal ; c’est un véritable système d’interdits qui s’est abattu sur la scène politique, avec des effets paralysants pour le processus démocratique, empêchant de traiter à fond les sujets cruciaux lesquels devraient plutôt être sa matière première.

Les exemples qu’illustrent ce phénomène ne manquent pas : la question énergétique, le réchauffement climatique, la question migratoire, la préservation de la biodiversité, les droits humains et, plus près de nous, la question vaccinale.

Nous avons sur ces questions les plus sensibles et les plus cruciales pour l’avenir, des disputes qui tiennent lieu de diagnostics.

Le débat public est orchestré en réalité par le débat médiatique, plus préoccupé par l’audience que la réflexion. Les réseaux sociaux ajoutent à la désinformation, quand ils ne cultivent pas la haine nourrie par les invectives et les mensonges. Ce qui devrait être un symbole de liberté est devenu un piège pour la libre pensée.

Ainsi, nos démocraties s’enfoncent dans une forme d’impuissance, marchent à l’aveugle, alors qu’il nous faudrait une culture de la discussion civique guidée par le souci de l’intérêt commun.

Est-ce utopie, qu’imaginer la retrouver ?

Je ne le pense pas. C’est le rôle du politique que de relever ce défi crucial pour l’avenir.

D’aucuns ont pensé qu’en éliminant ce qui nourrissait le débat, les partis politiques notamment, on allait ramener la sérénité et améliorer le vivre ensemble.

Bien au contraire, c’est la défiance qui s’est installée chez nombre de nos concitoyens parce que leur sort ne s’est pas amélioré ; il a même régressé quand d’autres, en tête de cordée se sont encore plus enrichis !

Dans ce contexte, il est difficile d’aborder les sujets cruciaux qui sont devant nous sans susciter les craintes, de voir son pouvoir de vivre baisser, les angoisses d’être déclassé à son tour ou de ne plus pouvoir se soigner, les peurs face au spectre agité du remplacement, sans parler du risque sanitaire qui, lui aussi, se conjugue en cruelles inégalités.

Ce sont là, tous les enjeux du débat politique que nous devrions avoir, bien loin des sujets abondamment alimentés par certains qui nous en éloignent. Il en va de notre responsabilité individuelle et collective.

Proposition de lecture ...

2 commentaires

  1. Chaque fois que vous écrivez quelque chose et que vous l’envoyez dans le monde et que cela devient public, évidemment chacun est libre d’en faire ce qu’il veut, et c’est comme cela devrait être. Je n’ai aucune objection à cela. Vous ne devriez pas essayer de tenir votre main maintenant sur ce qui peut arriver à ce que vous avez pensé par vous-même. Vous devriez plutôt essayer d’apprendre de ce que les autres en font. Hannah Arendt.
    Arendt est belle mais nous avons des problèmes à Charroux auxquels même Arendt n’a pas de solutions philosophiques. Voulez-vous aider avec le problème Simer. Savez-vous même quel est ce problème?

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